Véronique De Keyser

Conseillère communale à Liège

Un coup de dé jamais n’abolira etc.

24 mars 2015

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J’aime le hasard.  Sans doute parce que je vis avec une discipline quasi monastique qui trouve son apogée en vacances – où l’heure de réveil, le temps passé à écrire, l’apéro du midi, le moment et le rythme de la promenade, jusqu’à l’apéro du soir, scandent une vie digne d’une novice.  Vous remplacer apéro par angelus et on y est. Et le soir, quartier libre.  Dans la vie de tous les jours, je ne réussis évidemment pas ce cycle parfait.  Il y a mille interférences, mille interruptions qui gâchent mes automatismes et m’obligent à  travailler à un rythme qui ne m’est pas naturel : trop vite, ou de manière hachée.  Mon GPS personnel se plante.

Mais quand pour une raison ou l’autre, le hasard- je dis bien le hasard, pas une interférence maligne – fait une entrée fracassante dans ma vie, je lui en suis reconnaissante. Le fil  que j’avais tendu à l’extrême se casse, mais c’est aussi un soulagement.  Ce fut le cas samedi matin. Je devais donner une conférence à Paris au Droit humain et je souhaitais le faire correctement.  Cela veut dire pour moi, l’écrire de bout en bout- écrire tout, voire trop, références comprises.  C’est un peu ridicule, car je parle facilement et que n’ayant à tenir qu’une demi-heure à Paris, quelques notes griffonnées m’auraient suffi.  En règle générale, j’écris une page par jour (je vous avais dit que j’étais lente !). Je travaille cette fois durant quinze jours, à raison d’au moins cinq heures d’écriture quotidienne, pour produire dix huit pages.  Mais ce vendredi 20 en fin d’après-midi, le résultat ne me satisfait pas.  Or j’avais prévu depuis longtemps d’assister ce soir-là  à une rencontre littéraire au Musée Curtius de Liège avec In Koli Jean Bofane, l’auteur des fabuleuses Mathématiques congolaises et de Congo Inc. Le testament de Bismarck.  Vous n’avez pas encore lu ? Ce n’est pas vrai ! Vite, c’est chez Actes Sud : au moins ce blog aura servi à quelque chose.  Mais quand je relis mes notes, mon sur-moi tyrannique m’empêche de les laisser en l’état.  Sortir quand il me reste tant à faire, c’est irresponsable (tout aussi irresponsable que prévoir 18 pages en Cambria 11, simple interligne, pour une intervention  d’une demi heure).  Donc, la mort dans l’âme, je renonce au débat littéraire.  Et je passe toute ma soirée à corriger les références et à tenter de synthétiser le texte dans ma tête.

 

Je prends le train pour Paris à la première heure le samedi matin.  Le wagon est à moitié vide, car de nombreux voyageurs ne monteront qu’à Bruxelles.  Je commence à étaler mon ordinateur, mes livres, quand un grand Noir dégingandé vient s’asseoir à mes côtés.  Lui aussi a des papiers, un ordinateur.  Lui aussi va avoir besoin d’espace.  Je saisis mes affaires, m’excuse pour éviter tout malentendu, et lui annonce que s’il y a du monde je reprendrai ma place à Bruxelles.  Une heure de travail tranquille chacun dans son coin.  A la gare du midi à Bruxelles, c’est la cohue.  Vite, je rejoins ma place initiale.  Et côte à côte, nous reprenons chacun nos travaux.  Mon voisin finit par me dire- Vous écrivez de la fiction ?-  Non, de la réalité.  C’est de la fiction, chez vous ?-  Oui.  Je vais à la foire du livre. J’ai écrit Congo Inc. Le testament de Bismarck.

-     J’ai lu. Et Mathématiques congolaises aussi.

Je dis ça de mon ton le plus neutre, comme si je précisais que je prends du café le matin et pas du thé.  En fait j’ai horreur d’apparaître comme une groupie, et si je tombe régulièrement amoureuse d’un livre et donc d’un auteur, c’est son œuvre qui m’attire.  Ca peut prêter à confusion.

J’ajoute pourtant

-       mais vous étiez à un débat hier soir à Liège ?  J’avais décidé d’y aller mais j’ai eu trop de travail : je n’avais pas fini mon texte.

Et puis, la glace étant rompue et on s’est mis à parler de Tram 83, de Fiston Mawanza Mujila, de son style – et puis aussi de l’Afrique puisque j’étais il y a quelques semaines à Panzi auprès du Docteur Mukwege.  Avec l’équipe du Professeur Cadière, qui opère là depuis des années.  C’est alors  que Bofane sursaute

-       Mais Cadière est un ami d’enfance. Un inséparable de mon frère.  On a été à la même école ensemble. Nous ne nous sommes jamais quittés depuis !

 

Et du coup, la discussion est repartie sur un plan amical.  Finalement, nous découvrons que lors de l’avant première du film de Thierry Michel sur le Docteur Mukwege le 25 mars à Flagey, nous serons tous les quatre présents : Bonfane, Cadière, Mukwege et moi. Les fils de la vie se croisent.  En gare du Nord à Paris, Bonfane a foncé vers la Foire du livre et moi vers le siège du DH dans le XIIIème, mais pendant une petite heure, j’ai revécu la RDC, l’atmosphère étonnante de Mathématiques  congolaises, l’amitié, je dirais presque la fraternité avec Cadière – bref, j’ai revécu la vie chaleureuse que je parviens à intercaler entre mes retraites monastiques.  Par hasard.  Mais un hasard aussi étonnant qu’un signe du destin.

 

Journée de la femme 2015. Clin d’oeil à Susan Sontag

9 mars 2015

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Clin d’œil à Susan S. pour ceux qui l’aiment
(Ou la fascination morbide du djihad)

Hommage à Susan Sontag
. Nous sommes le 8 mars, journée internationale de la femme, et je voudrais rendre un hommage à Susan Sontag. La littérature joue une place très spéciale dans ma vie. Je lis tout le temps et n’importe quoi. Du pire et du meilleur. Je dors entourée de livres que j’écrase dans mon sommeil et que je macule de tâches de café au réveil. Et mes coups de foudre, ce sont les auteurs. Lobo Antunes est mon plus grand amour. J’adore me perdre dans sa prose incompréhensible durant les cinquante premières pages (même avec la grille de lecture de la guerre d’Angola) et puis, doucement, me laisser prendre dans sa toile d’araignée, m’abandonner au sens qui monte doucement, comble les questionnements et enfin me submerge de son évidence qui explose à la fin du livre. Grandiose. Lobo Antunes, c’est le sommet de la littérature. Du moins pour moi. Susan Sontag c’est très différent. Elle, c’est la femme, c’est la vie. C’est une sœur. Et le dernier ouvrage d’elle qui vient de paraître chez Climats , un entretien avec Jonathan Cott en édition posthume, ressuscite en moi des sentiments aussi fort qu’il y a trente ans, quand je découvrais la Maladie comme métaphore ou Sur la photographie.

La conversation comme catalyseur de la pensée. Le livre est un entretien que Susan Sontag donne à Jonathan Scott en 1978, publié dans en version succincte dans la revue Rolling Stone à l’époque. Susan Sontag meurt en 2004, et Jonathan Cott publie en 2013, la version complète de cet interview sous la forme : The complete Rolling Stone interview by Jonathan Cott, aux Presses Universitaires de Yale. La traduction française paraît aujourd’hui chez Climats sous le titre Tout et rien d’autre. On notera que de l’original anglais à la traduction française, il n’y a pas que le titre qui a changé : l’auteur aussi. C’est Susan Sontag qui signe chez Climats. Ce n’est que justice, même si la finesse et la pertinence des questions de Cott emmènent littéralement la parole de Susan Sontag dans des chemins inédits. Celle-ci a d’ailleurs et d’emblée fait des remarques étonnantes sur la manière dont elle pense à travers le débat, comme si celui-ci tirait d’elle-même des ressources insoupçonnées qui exigeaient, pour faire surface, le catalyseur de la conversation et la présence d’un autre.
Ainsi p.16-17 , dans la préface française signée de Jonathan Cott:
J’aime les entretiens me confia-t-elle parce que j’aime la conversation. J’aime le dialogue et je sais que beaucoup de mes pensées sont le produit de la conversation (…) J’aime parler aux gens – c’est ce qui ne fait pas de moi une recluse- et la conversation me donne l’occasion de savoir ce que je pense.

Le livre comme modèle de la transcendance de soi
. Jonathan Cott termine sa préface à l’édition française par un magnifique texte 1996 de Susan S., Lettre à Borgès, que je reproduis ici :
Vous avez dit que nous devions à la littérature presque tout ce que nous sommes et presque tout ce que nous avons été. Si les livres disparaissent, l’histoire disparaitra, ainsi que les êtres humains. Je suis certaine que vous avez raison. Les livres ne sont pas seulement la somme arbitraire de nos rêves et de notre mémoire. Ils nous donnent aussi un modèle de transcendance de soi. Certains envisagent la lecture comme une forme d’évasion : fuir la réalité de tous les jours et se réfugier dans un monde imaginaire, le monde des livre. Les livres sont bien plus que cela. Ils sont une manière d’être pleinement humain.
Ce n’est sans doute pas que le livre mais l’écriture aussi qui nous transcende. Dès lors, le livre, les livres, la bibliothèque de Borges deviennent des modèles infinis de la transcendance de soi. Il est curieux de voir à quel point chaque parole, je dirais chaque sentence de Susan S. – car il y a quelque chose d’assertif dans la manière dont elle parle et se jette toute entière dans cette parole, comme pour se porter physiquement garante de son authenticité – fait mouche chez moi. Au fond ce n’est pas si curieux. Même si elle avait une douzaine d’années de plus que moi et habitait outre Atlantique, je m’identifiais sans peine à son parcours. Elle évitait de choisir entre New York ou la Californie, elle aimait Paris et la France et les connaissait parfaitement. Mes recherches scientifiques et mes racines familiales m’avaient très tôt conduite aux Etats-Unis. J’avais fait mon post-doctorat au Westinghouse Research Center de Pittsburgh, je travaillais avec l’Université de Colombus. Ma cousine, dont l’époux était professeur de mathématiques à Berkeley, possédait une propriété superbe à Los Angeles où elle m’invitait régulièrement. Très tôt les Etats-Unis ont exercé sur moi, à la fois une attraction puissante à cause de la dynamique scientifique et intellectuelle qui agitait les cercles que je fréquentais, et un champ de contestation pour la politique impérialiste et la société que consommation que les Etats-Unis représentaient. Susan était mon ainée d’une douzaine d’années, mais avons suivi toutes deux, les mêmes séismes politiques (soixante huit, la guerre au Vietnam, la guerre de Yougoslavie), fréquenté les mêmes lieux et surtout traversé ( ou plutôt été traversées par) la maladie. Le livre de Susan S., La maladie comme métaphore a été un de mes livres de chevet au moment où a débuté mon cancer du rein. Je me reconnaissais dans le pacifisme de Susan Sontag, qui en 1968 se rend à Hanoï, indifférente à l’opprobre que suscite cette visite au Vietnam du Nord. Vous vous souvenez du tollé à la suite de ma visite en Syrie à Bachar al Assad en 2013 ? Susan Sontag en 1990, à 9 reprises, visite Sarajevo assiégée. J’étais à Gaza sous les bombes pendant l’opération Plomb durci en janvier 2009. Et je fais mienne sa maxime Il n’y a pas de vraie culture sans altruisme. Je suis comme elle une boulimique de la lecture- au moins un livre par jour. Bref, même s’il n’y a aucun lien de causalité entre certaines similitudes de parcours (que je recherche assidûment !), le fait d’avoir vécu des expériences proches, mais décalée de quelques années, fait que quand Susan S. parle, quelque chose en moi répond. Elle est une femme célèbre et moi je suis inconnue. Mais cela ne compte avec les grands auteurs : ils abolissent les différences. Je peux donc dire que Susan S. est ma sœur.

Ce n’est pas pour autant que j’adhère à tout ce qu’elle dit. Non, mais elle me pousse à lui répondre. Elle produit, sans doute à cause de son engagement total dans l’écriture et de la proximité qu’elle a créée avec son lecteur, un entrainement. Qu’on le veuille ou non, on sort du bois. C’est le pouvoir de son écriture. Elle a besoin de l’autre pour s’extraire d’elle-même mais elle provoque chez lui un déplacement. Un effet boule de neige. Ou plutôt, pour elle qui était amoureuse du rock, un effet de pierre qui roule. Rolling stone. Elle produit de la pensée, mais une pensée holistique, ancrée dans le corps et dans le monde- où la notion de plaisir se mêle à la politique, à l’art, à la maladie, à la peur, à la littérature. Et elle vous accule dans vos jardins secrets et livre tout. A vous de jouer. Une telle position littéraire pourrait conduire à un épouvantable déballage émotionnel. Il n’en est rien. Susan S. tient la distance. Le jeu subtil d’une triangulation- l’objet qu’elle traite, la distance qu’elle prend vis-à-vis d’elle même et l’interpellation de l’autre- la préserve de ce risque. Et ce dans tous ses écrits.


Susan S et le corps
. Susan S. est fille de son temps. Elle a connu l’ébullition sociale, culturelle et politique des campus universitaires américains à la fin des années soixante, ébullition qu’elle vit comme une intensification de la vie. La libération sexuelle des années soixante a été suivie, deux décennies plus tard, par l’épidémie de Sida. Et après 68, le plaisir libéré a immédiatement été capturé dans un faisceau d’interdits, d’interprétations, de culpabilisations. Susan S. s’est moins battue contre des institutions, ou des systèmes politiques précis que contre les représentations que manipulent ces derniers.

Sa percée littéraire en Europe, coïncide avec ses écrits sur la maladie. Elle vient d’être atteinte d’un cancer en 1974 quand elle entame l’écriture de La maladie comme métaphore, qui sera suivie du Sida comme métaphore. Susan S. décrypte les représentations que chaque époque fait des maladies dont on n’a pas encore trouvé le remède. La tuberculose a suscité bien des fantasmes, tout comme le cancer et le sida en leur temps. Et la réponse sociale à cette angoisse a été la culpabilisation du malade, son exclusion, l’invocation d’un châtiment divin pour conduite immorale (la pauvreté, la débauche et l’alcool pour la tuberculose par exemple ou l’homosexualité pour le sida). Dans cette peur s’engouffre toute la cruauté d’une société, de celle qui enfermait les lépreux au Moyen âge, comme de celles qui obsédées par la pureté de leur race, empêchent les mariages mixtes ou pratiquent le nettoyage ethnique

La métaphore comme point de départ de la connaissance. Pour Susan S. la connaissance part de la métaphore, qu’elle définit comme une comparaison condensée. Mais celle –ci, comme une pierre brute à travailler, doit se dégager de sa gangue. Depuis que j’ai commencé à penser, je me suis rendue compte que ma compréhension théorique des choses reposait sur leurs paradigmes et leurs métaphores sous-jacentes. C’est une forme de compréhension naturelle pour moi. A l’âge de 14 ou 15 ans, je me souviens avoir été marquée par l’usage des métaphores : avec une autre métaphore me disais-je, la conclusion aurait été différente. J’’ai toujours éprouvé une sorte agnosticisme à l’égard des métaphores. Bien avant que j’en forme une idée précise, je sais que dès que j’ai trouvé une métaphore je peux me dire « voilà une des sources de cette pensée » mais je réalise aussi que l’on pourrait tout aussi bien partir d’une autre métaphore. En fait, Susan S. applique à la métaphore la critique et le doute cartésien, ou mieux encore la falsification que Karl Popper suggère d’opposer à toute théorie . Mais par l’analyse des différentes métaphores pouvant s’appliquer à une même réalité, c’est cette dernière que Susan S. cherche à atteindre, qui se cache en creux derrière elles. Le cancer tue en dehors de toute métaphore. La maladie existe donc bien derrière la métaphore. L’exercice de pensée est de saisir pleinement cette vérité. Le but de l’écriture est de l’y aider en purifiant la métaphore de ses scories, pour arriver, dit Susan S. en paraphrasant Barthes au degré zéro de l’écriture. C’est de la phénoménologie, mais Susan S. ne prononce pas ce gros mot. La phénoménologie est hermétique et ennuyeuse : Susan S a une écriture à la fois nette, limpide et se laisse dévorer quasi au propre et au figuré.


Rilke disait « ne m’enlevez pas mes démons vous emporteriez aussi mes anges »
. Il est habituel chez Susan S. de traiter d’un thème de façon dialectique, en opposant les pôles. C’est comme cela qu’elle crée son mouvement. La révolte contre la pensée unidimensionnelle, révolte lancée par Marcuse, enrichit sa réflexion de contrastes, de dualités, de paradoxes inattendus et non des moindres. Il faut prendre le tout en bloc.

Je voudrais m’étendre un peu sur sa façon de traiter la sexualité dans son entretien avec Jonathan Cott, parce que c’est dans ce type d’écrit que j’ai le plus de peine à la suivre. Elle aborde la sexualité dans une dualité plaisir / souffrance, bien /mal, les deux pôles devant être explorés, selon elle, si on veut aller jusqu’au bout de soi. Voire jusqu’à la mort. De la même manière le fascisme est analysé en termes fascination/ répulsion- fascination à cause de son esthétique et de ses pratiques sadomasochistes qui répondent à la pulsion de mort que chacun porte en soi, répulsion à cause des effets dévastateurs qu’il a produit. Le traitement que Susan S. fait du fascisme n’est pas si différent de celui qu’elle applique au Sida ou au cancer. C’est presque le fascisme comme métaphore d’une sexualité transgressive qui va jusqu’à la mort. Viva la muerte. Mais qui semble être considérée par S. Sontag comme la sexualité complète, faite tout à la fois de plaisir et de souffrance, les autres formes, en mode mineur, qui privilégient seulement le plaisir, ne le font que parce qu’ils se sont placés des gardes –fous pour ne pas en mourir. Et Susan S. de rappeler la fin du célèbre film de Nagisa Oshima, l’Empire des sens. L’amante finit par étrangler son amant alors qu’ils font l’amour, lui tranche le pénis et écrit sur son torse « Nous deux pour toujours » avec son sang. Le point ultime, c’est la mort par l’amour, que beaucoup de gens ne veulent pas franchir, fort heureusement déclare Susan S. Je connais des gens qui ont des vies sensuelles et agréables, dénuées de violence ou de sadomasochisme. Je ne prétend pas une minute que cela soit impossible dit encore Susan S . Mais c’est presqu’une concession à celle qui décrit la vie de l’esprit en termes d’avidité, appétit, désir, volupté, extase, inclination, insatiabilité , c’est-à-dire avec son corps. En s’attachant au mal comme transgression de l’interdit et en particulier de l’interdit sexuel, en le liant étroitement à l’érotisme et donc en l’universalisant – une autre façon de décrire le mal ordinaire- Susan Sontag ne trace pas une nouvelle voie. Elle est dans la droite ligne des écrivains qui de Sade à Bataille, Genet, Klossowski, Foucault ou même Blanchot, se sont penchés, non sans fascination, sur la part maudite de l’homme et son esthétique, en liant la mort à la « petite mort ». Et l’esthétique sadomasochiste à la séduction fantasmatique du nazisme, même encore aujourd’hui. Mais cette fascination imaginaire des régimes totalitaires aide-t-elle à comprendre le passage à l’acte et le meurtre de masse qu’ils pratiquent ? J’en doute. Au mal ordinaire d’une sexualité libertine qui veut briser les interdits et aller jusqu’au bout de sa violence- un soap opéra dans lequel DSK pourrait jouer le premier rôle- et le mal ordinaire que démonte Hannah Arendt, qui décrit comment un système politique organisé et cohérent peut amener un peuple entier – ou presque- à commettre le mal absolu en ne faisant que son devoir, il y a un fossé immense. Dans le sadomasochisme il faut un partenaire. Dans les régimes totalitaires et génocidaires, il n’y a plus de partenaire : la déshumanisation de l’autre est totale.

Quand je suis revenue de Syrie, en novembre 2013, j’en suis rentrée bouleversée. Non pas parce que j’avais rencontré Bachar Al Assad et parce que cette rencontre allait avoir des conséquences importantes sur ma carrière politique, mais parce que pour la première fois de ma vie j’avais été confrontée à la barbarie. Pas seulement à la guerre avec son cortège d’atrocités. Mais à une barbarie génocidaire que la mission de l’ONU à Bagdad avait scrupuleusement analysée. Et qui ne pouvait donc être ignorée des chancelleries européennes : celle de l’Etat islamique de l’Irak et du Levant et d’une nébuleuse de groupes terroristes plus ou moins bien organisés et financés présents en Syrie. La personnalité du président syrien était connue. Nul n’ignorait le caractère sécuritaire et impitoyable de son régime ; on savait qu’il n’hésitait pas à bombarder sa population civile, voire à utiliser des armes chimiques- comme vraisemblablement l’opposition aussi. Mais ce que les médias occidentaux occultaient encore à l’époque c’est la montée d’un terrorisme génocidaire qui gangrénait l’opposition. C’était un sujet tabou et si un journaliste l’abordait, c’était pour en rejeter l’entière responsabilité sur le président syrien qui n’avait pas hésité, au début de la révolution de 2011, à ouvrir largement les portes de ses prisons. Il est évident que Bachar Al Assad a joué là un jeu des plus ambigus. Mais croire qu’il a crée Daesh est une naïveté ou une plutôt un calcul politique qui s’est révélé une erreur. Ce calcul implicitement partagé par le camp occidental et leurs alliés sunnites était de laisser discrètement les terroristes opérer en Syrie, pour affaiblir le président syrien. Mais de les maintenir à l’intérieur de la Syrie. C’était un pari risqué, et perdu. Depuis 2013, Daesh a prouvé son organisation, ses ressources et sa volonté de conquête idéologique, territoriale et politique. Aujourd’hui, l’horreur des crimes de Daesh a éclaté au grand jour- égorgements, décapitations, exactions multiples. Et des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dire que le président syrien pourrait faire partie de la solution, dans une coalition contre le terrorisme dans la région. Mais les plus courageux ne sont pas ces politiciens qui se réveillent tardivement, mais bien les Kurdes et les femmes kurdes en particulier. Organisés démocratiquement dans une région où la démocratie est rare, les Kurdes luttent contre la barbarie avec la légitimité de ceux qui sont sur le terrain et défendent leur vie, leurs familles, leur pays.

Daesh exerce-t-il sur les jeunes qu’il recrute comme djihadistes, la fascination morbide que le nazisme exerce sur certains groupes marginaux d’extrême-droite–sexualité sadomasochiste, uniformes, cuir? Susan S. décrit très bien cette attraction érotique, y compris chez des personnes qui ne sont pas proches, idéologiquement, du nazisme mais qui prennent leur pied devant des panoplies SS. Mais l’analyse esthétisante de Susan S. nous aide-t-elle à comprendre un terrorisme dont la séduction intrigue ? Les cassettes de décapitation et d’égorgement diffusées par Daesh sur le Net ont certes pour objectif explicite de persuader le monde de la puissance de ce groupe- mais comme objectif implicite de faire du recrutement de nouveaux djihadistes. Que l’horreur de ces images soit, pour certains, un irrépressible appel à rejoindre ce groupe criminel, porte à réfléchir. Une lecture politique et sociale du terrorisme ne suffit peut-être pas à expliquer l’ensemble du phénomène. Il est possible qu’il faille aussi pêcher dans les eaux troubles de la psychologie et de la sexualité morbide . Mais la distance entre l’approche esthétique du fascisme de Susan S., et celle d’auteurs comme Arendt, qui a critiqué les systèmes totalitaires du point de vue politique, reste abyssale. Et la question de savoir s’il est légitime d’appliquer une analyse psychologique à des phénomènes politiques et sociaux reste entière. Même si on ne se propose que de n’étudier qu’un fragment de ce phénomène et pas son entièreté.
En cette journée de la femme 2015, Susan S., une fois de plus, m’entraîne dans sa pensée et c’est prodigieux. Même si je mesure parfaitement la faiblesse de certains de ses arguments et des miens. A suivre donc.

Venez voir « L’impossible neutralité  » au festival de Liège!

16 février 2015

Le 19 et le 21 février, le Groupov joue (salle B9 de St Luc) au Festival de Liège, l’Impossible neutralité. Un spectacle qu’on croit d’abord uniquement focalisé sur la Palestine. Mais qui en fait tourne autour de la mort de l’enfant. Quelle haine et quelle barbarie peut aujourd’hui justifier de la mort d’un enfant ? Et comment répondre à cette mort ? Cette question lancinante, qui traverse l’histoire et les siècles, c’est celle qui obsède Denis Mukwege devant les bébés violés qu’on apporte ensanglantés à l’hôpital Panzi, c’est celle que le monde horrifié s’est posée en voyant tuer à bout portant une petite fille blonde dans une école juive à Toulouse, c’est celle de chaque mère palestinienne devant son enfant mort. Qui cherche-t-on à atteindre à travers ces crimes odieux ? La mère. L’espèce. La communauté toute entière. Et la réponse, quelle est-elle ? La vengeance ? Non, la réponse, c’est la voix admirable de Nurit Peled qui la donne et qui traverse la pièce de bout en bout. Nurit Peled, dont la fillette a péri dans un attentat palestinien en 2000, s’est vue décerner le Prix Sakharov du Parlement européen en 2001. Son discours bouleversant à fait pleurer tout l’hémicycle, et elle avait, à ses côtés un père palestinien qui lui, pleurait son fils assassiné par les Israéliens. Sous terre, dit Nurit, tous les sangs, tous les morts se rejoignent. Face à la haine, l’amour est la seule réponse. Mais la souffrance, celle de ne pas avoir su protéger son enfant, ne meurt jamais. Elle reste, vous alourdit, mais vous rapproche de la terre.

Venez soutenir cette pièce avec les yeux, avec le cœur de Nurid Peled. Et empêchez, d’où qu’elle vienne, que la haine ne nourrisse la vengeance. En ces temps difficiles, c’est le message que je lance.

Véronique De Keyser
Vice-Présidente du Festival de Liège

Citoyenne d’honneur de la Palestine

13 février 2015
Veronique De Keyser avec le Président Abbas le 12 février 2015

Veronique De Keyser avec le Président Abbas le 12 février 2015

Hier le Président Abbas m’a remis la citoyenneté d’honneur de la Palestine. Cela veut dire quoi? Un diplôme, un passeport palestinien, une décoration. Et beaucoup d’émotion. Beaucoup car c’est comme si toute ma vie se déroulait soudain devant moi. Mon premier contact sur le sol palestinien avec Luisa Morgantini en 2003. A Rafah. L’enterrement à la Mukata d’Arafat en 2004, où j’ai failli tomber dans la fosse. L’observation des élections de 2005, la direction de la mission d’observation électorale de l’UE en 2006 avec la victoire incontestable du Hamas, à travers un processus électoral impeccable. Ma colère devant les sanctions internationales. La descente aux enfers de Gaza. Notre incursion dans Gaza pendant l’opération Plomb durci, avec Luisa, une fois de plus, et d’autres parlementaires pour manifester notre opposition au massacre. Le gel de la revalorisation du statut d’Isarêl au Parlement européen, mais l’échec du blocage de ACAA. Miracle, la publication en 2013 des guidelines européennes, qui précisent, si besoin était, que les colonies sont illégales pour l’Europe. Et la tragédie qui revient, la deuxième, puis la troisième intervention militaire sur Gaza, les colonies qui avancent, la paix qui recule et l’Europe qui hésite sur la reconnaissance de l’Etat palestinien, un fois encore…
La citoyenneté d’honneur n’est pas une question de résultat. En tant que Vice-Présidente du Groupe Socialiste au Parlement européen et Vice Présidente du Groupe sur le Moyen Orient, je me dis que je n’ai rien réussi: quand je vois l’état de la Palestine, rétrécie comme une peau de chagrin, je mesure l’ampleur de l’échec . Mais mon espoir dans un futur meilleur pour les Palestiniens est intact, ma certitude que l’occupation aura une fin aussi, et mon amour pour cette terre déchirée est plus fort que jamais. Ce n’est pas si mal. Et c’est contagieux.

L’étau se resserre autour du docteur Mukwege

10 février 2015

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Dans une RDC traversée par la violence, le Sud Kivu ne fait pas exception. Région outrageusement riche en minéraux, dont le coltan et la cassitérite, favorisée par un climat exceptionnellement clément et une nature luxuriante, ce pourrait être un paradis. C’est un paradis pour les trafiquants de ressources minières, pour les rebelles réfugiés dans les collines, pour les bandes armées et les enfants soldats démobilisés qui pillent, violent et tuent. C’est un cloaque, c’est un enfer pour la population. On dit et on répète aujourd’hui que le viol est une arme de guerre. Celui qui n’a pas vu un ventre de femme traversé de part en part- vagin, utérus, vessie , colon -par un pieu, ou un ventre de femme à qui on a tiré une balle dans l’anus ou le vagin, ne sait pas ce qu’est la barbarie au Kivu. Celui qui n’a pas vu un bébé de dix huit mois, violée et complètement ouverte, laissée pour morte dans un champ, et que Mukwege essaie, comme on ferait de la dentelle, de reconstruire malgré tout, ne ne sait pas vraiment de quoi sont capables les hommes. Et c’est le quotidien à Panzi, où plus de deux cents nouvelles victimes entrent chaque mois, et où l’admission d’enfants violées a spectaculairement grimpé au cours du mois dernier.

En bâtissant l’hôpital de Panzi et ses nombreuses annexes ( Dorcas, la Cité de la Joie, le projet Victimes de violences Sexuelles), Denis Mukwege a voulu construire un espèce de phalanstère, comme les utopistes du XIX siècle. Un endroit protégé, où on soigne les corps et les âmes, où on réinvente la bonté, l’amour, les règles morales. Un univers complètement improbable, mais où les femmes victimes de viol ou d’agressions sexuelles, retrouvent la force de vivre. Et parmi ces femmes, les enfants violés. Et parmi eux aussi, les enfants nés d’un viol, parfois gardés par leur mère, parfois abandonnés à Panzi à cause de l’exclusion et de l’ostracisme qui les attend dans leur propre communauté..

Ces dernières semaines, l’étau se referme sur le Docteur Mukwege. Les menaces d’attentat se précisent. L’un a été déjoué pendant mon séjour la semaine dernière. Les suspects ont pris la fuite mais un tueur à gage bien connu est toujours réfugié à Bukavu. Denis Mukwege ne sort plus de l’enceinte de l’hôpital où il vit avec sa famille. En plus de sa garde personnelle, assurée depuis l’attentat dont il a réchappé il y a deux ans, la Monusco assure maintenant, dans l’hôpital même, sa garde rapprochée. Le gouvernement le soupçonne de vouloir jouer un rôle politique dans son pays, voire de se préparer pour les présidentielles de 2017 ; il l’accuse de fraude fiscale, pour n’avoir pas payé de taxes alors qu’il gère un hôpital privé, et gèle ses comptes bancaires. La route qui mène de Bukavu à l’hôpital n’est plus entretenue depuis longtemps, alors que c’est une route nationale. Durant la semaine qui vient de s’écouler, trois personnes y sont mortes et un car, contenant des enfants, a versé dans un ravin. Mais surtout la terreur s’installe et nombreux sont ceux qui conseillent à Denis Mukwege de s’expatrier- comme il avait du le faire après l’attentat qui avait coûté la vie en 2012 à son garde de corps. Le problème de l’exil, n’est pas celui d’un aveu d’échec. Mais c’est abandonner Panzi, ses femmes et ses enfants. Mukwege l’a déjà fait une fois, et ‘ses’ femmes se sont cotisées pour lui envoyer un billet d’avion. Pour le faire revenir. Et il est revenu avec des larmes dans les yeux. C’est ça aussi le miracle Panzi.

Aujourd’hui, Denis Mukwege alerte toute la communauté internationale non pas sur sa propre personne, mais sur ces femmes, ces enfants violés en toute impunité. Qui organise ces atrocités ? Qui les couvre ? Comment les stopper ? Quelle enquête indépendante mettre en place si le gouvernement se déclare impuissant ? Pendant mon séjour d’une semaine, trois bébés violés ont été opérés par Denis Mukwege, avec l’équipe du professeur Cadière de l’Université Libre de Bruxelles. J’ai assisté à la troisième de ces interventions : une petite fille de 18 mois. Avant de commencer l’opération, assis entre les jambes ouvertes du bébé, Denis Mukwege a croisé les mains et s’est recueilli pendant quelques minutes. Après, quand nous sortions de la salle d’opération, il me disait bouleversé – Mais comment tu expliques cela ? Comment peut-on faire cela à un enfant ? Mais dans quel monde vivons-nous ? Il faut que cela s’arrête !
Il faut que cela s’arrête avant qu’on arrête Mukwege.

Et maintenant, on fait quoi?

10 janvier 2015

manifestation Charlie Paris

La France prépare sa marche de demain, aux couleurs de la République. Pour nous, Belges vivant sous une monarchie, c’est un désarroi momentané : et maintenant, on fait quoi ?

L’union sacrée ne pourra se maintenir telle quelle. C’est le propre de tout grand événement que de rassembler et puis de s’estomper. Et pourtant, ce qui s’est passé en France, écho amplifié de la fusillade du musée juif à Bruxelles, a été un électrochoc qui devrait laisser des traces. La mondialisation – de la vague people, du terrorisme, de la spéculation financière- est un fait. Cette mondialisation est souvent vécue comme négative. Les Je suis Charlie postés des quatre coins de la planète nous montrent le pouvoir mondial du crayon et de la liberté d’expression. En temps réel, nous sommes tous dans ce monde- pour le pire et le meilleur : dans l’émotion , les frontières nationales apparaissent comme dérisoires. C’est sans doute le meilleur de la mondialisation. Mais c’est un meilleur presque méconnu, à construire. Comment être opérationnel à l’échelle du monde, non pas pour détruire, mais pour bâtir ? Des jeunes, le plus souvent égarés et manipulés par des réseaux criminels, se sont façonnés des parcours criminels à travers cette mondialisation. D’aucuns aujourd’hui croient que pour leur faire barrage, il suffira de revenir au passé étriqué des identités nationales : quelle erreur ! Mais comment rassembler les émotions et les générosités qui ont fait surface aujourd’hui, pour contrer les criminels, sans sombrer dans un délire sécuritaire, nous devrons y veiller. L’histoire de la France, sa grandeur, la générosité et la force de ceux qui la peuplent ne sont plus à démontrer – et c’est la gorge nouée d’émotion qu’on entendait dans la nuit chanter la Marseillaise pour éloigner les fantômes- mais c’est une France dans le monde, et un monde dans la France.

La mondialisation de la démocratie fait débat. Trop souvent, l’Occident à voulu l’implanter à coup de vieilles recettes inefficaces : des bombes et des canons. En Irak, en Afghanistan, en Lybie ce fut un désastre. Il y a sûrement mieux à faire pour la paix comme d’abord ranger les religions au niveau de l’intimité et prendre la laïcité comme bannière de rassemblement.

Nos valeurs ne changent pas, mais le monde change. La marche de demain à Paris, un grand moment d’émotion et de communion à l’échelle mondiale, va aussi être marquée d’une pierre blanche pour la Maçonnerie. Elle va y défiler quasi à visage découvert, tous les maçons et les maçonnes des différentes obédiences qui le souhaitent pouvant y prendre place en cordon. Car la Maçonnerie porte un deuil lourd, à travers le massacre de Charlie Hebdo, et elle veut honorer ceux qui sont tombés et rappeler que l’antisémitisme ne passera pas. Mais au-delà de ce geste, elle veut marquer que quand le monde tremble, quand la France vacille, quand la solidarité et le courage deviennent les valeurs premières, elle est là. Comme elle l’a toujours été, avant et pendant et après les guerres : première persécutée et première debout, garante des libertés- comme de la liberté d’expression, de l’égalité et de la fraternité. Hommes et femmes d’aujourd’hui – on fait quoi ? A Paris, à Bruxelles, dans le monde, on suit la marche de demain. L’après janvier sera très dur en France, les risques de dérives sécuritaires importants, mais ayons confiance. Nous avons nos propres armes : nos crayons, internet, notre courage, nos émotions, et une immense fraternité- Nous sommes debout, à visage découvert. Apprenons à être efficaces.

Prix international de la Laïcité du Grand Orient de France

11 décembre 2014

Diplome prix laicitePrix Laicité

Ce 9 décembre j’ai reçu à Paris le Prix international de la Laïcité du Grand Orient de France. C’était pour moi un moment d’émotion comme un encouragement pour le futur. Car il y a beaucoup à faire pour arriver à une laïcité européenne, garante des droits de toutes et de tous. Voici ce que fut ma réponse, lors de la remise du prix:

« C’est avec émotion que je reçois aujourd’hui ce prix international de la laïcité que j’adresse à ceux qui me suivent, car le combat pour la laïcité –pour la liberté, l’égalité, la fraternité- n’est qu’un relais dont nous nous confions tour à tour la flamme. Nous avons aujourd’hui à la fois toute raison d’être inquiets pour la laïcité européenne. Et quelques raisons d’espérer. C’est sur ces dernières qu’il nous faudra bâtir l’Europe de demain.

Toute raison d’être inquiets car nous sommes dans un monde où la violence, l’intolérance, la corruption et les inégalités sociales éclatent- et tuent. Foulent au pied la dignité de l’homme et de la femme. Le prix Sakharov accordé récemment à Denis Mukwege au Parlement européen en témoigne. Quand ce gynécologue congolais, qui a voué sa vie à reconstruire des milliers de femmes violées- car ce crime est une arme de guerre dans l’est de la République Démocratique du Congo- nous parle de femmes pénétrées avec des couteaux, avec des baïonnettes, des tessons de bouteille, il admet aussi le découragement de son équipe médicale. Car plus tard, ces mêmes femmes reviennent le trouver avec leur propre fille, violée elle aussi, puis ensuite, avec le bébé de cette dernière, violé comme elles, et laissé pour mort en pleine forêt. Alors, c’est le découragement mêlé à l’horreur. Jusqu’où peut aller la barbarie des hommes ? Jusqu’à l’indicible. Mais parce que l’Afrique est loin, parce que le Pakistan de Malala l’est encore davantage, parce que la Syrie est presque tombée dans l’oubli, on se fie à l’Europe pour contenir cette folie, l’éloigner de nous. Nous avons, ce faisant, érigé un mur de l’indifférence. Tout en critiquant l’Europe, nous nous confortons de son poids
- Ici, cela ne peut pas arriver !
Jusqu’à ce qu’ un regain d’antisémitisme, une vague d’islamophobie, un acte terroriste ou des relents nationalistes nauséabonds nous amènent à réfléchir : l’Europe est certes un garde-fou mais jusques à quand ? Avons-nous été suffisamment vigilants pour que le bouclier européen résiste? Alors qu’on assiste à la confiscation de la laïcité par l’extrême-droite, que fait la franc-maçonnerie pour l’Europe aujourd’hui ?

Et surtout, a-t-on besoin des maçons européens, les fils et les filles de ceux qui avaient édifié la Société des Nations après la grande guerre, pour chasser les démons ? A-t-on besoin d’eux aujourd’hui pour consolider les droits des citoyens européens?

Ma réponse est oui. Et je n’ai cessé de le faire savoir durant les 13 ans que j’ai passés au Parlement européen. Nous avons besoin de laïcité européenne, car elle seule a le pouvoir d’intégrer la diversité des nationalités, des courants de pensées, et des formes que prennent, dans des contextes socio-économiques et historiques différents, les valeurs démocratiques dont se prévaut l’Europe. Tous ne sont pas d’accord avec ce propos.

L’homélie que le pape François a adressée au Parlement européen lors de sa visite en novembre dernier est édifiante sur ce point. Invité en tant que chef d’état, mais se présentant comme pasteur, il a voulu s’adresser à tous les Européens. Et s’il a rappelé la doctrine sociale de l’église catholique en suscitant de nombreux applaudissements, il a précisé une fois de plus, sa vision étroite sur le plan de l’avortement et de l’euthanasie, une vision qu’il entend imposer à tous, croyants comme non croyants, au nom d’une doctrine transcendante de la vie :
« Une Europe qui n’a plus la capacité de s’ouvrir à la dimension transcendante de la vie est une Europe qui lentement risque de perdre son âme (…).
Lorsque la vie n’est pas utile au fonctionnement de ce mécanisme, elle est éliminée sans trop de scrupule, comme dans le cas des malades, des malades en phase terminale, des personnes âgées abandonnées et sans soin, ou des enfants tués avant de naître »

C’est sur le terrain éthique et sociétal que les églises et en particulier l’église catholique, ont mené campagne en Europe. Avec des moyens considérables, des pressions, des lobbies, une stratégie et quelques succès. C’est sur ce terrain là que l’interpénétration entre le politique et le religieux ne cesse de s’affirmer jusqu’à l’insupportable. C’est ce qui permet à des prêtres en soutane, à des popes richement ornés de croix, de parcourir les couloirs du Parlement européen, de dire des messes dans l’enceinte parlementaire, et même lorsqu’il s’agit d’un Vice-Président du Parlement, évêque dans son pays, de bénir les laïques abasourdis venus participer au dialogue institué par l’article 17 du traité de Lisbonne, sur lequel je reviendrai. Cette Europe chrétienne qui se dessine, c’est la concrétisation, législature après législature, du rêve de certains pères fondateurs, dont Robert Schumann. Robert Schumann avait imaginé une grande Europe, chrétienne de par ses racines. Mais chrétienne aussi dans son devenir, comme l’ont rappelé successivement les deux papes, Jean-Paul II et François, qui ont défilé au Parlement européen. L’église catholique romaine a tout fait pour que des thèmes comme ceux de l’homosexualité, de l’avortement, du divorce, de la contraception, de la recherche sur les cellules souches, de l’euthanasie, soient maintenus hors du champ européen. Et tout fait pour que ces thèmes sensibles restent de la compétence des nations au nom de la subsidiarité. Cela permet aujourd’hui à des pays très chrétiens (dont les plus radicaux sont Chypre, Malte, Irlande, Pologne) d’interdire, au nom de la subsidiarité, une série de droits reconnus dans la majorité des autres pays. Liberté, égalité, fraternité ? Non, pas en Europe. Pas d’égalité en tout cas. Pas devant des choix fondamentaux qui relèvent de la vie et de la mort. Toutes les Européennes ne peuvent pas choisir d’avoir une grossesse désirée. Le divorce n’est pas admis partout. Partir à son gré et sans souffrance face à une maladie incurable n’est pas donné à tous. Et même la science subit l’influence religieuse : la recherche sur les cellules souches, si importante pour traiter les maladies d’origine génétique, n’est pas autorisée partout alors que le créationnisme a été enseigné dans l’enceinte du Parlement.

Quelques raisons d’espérer ? La laïcité ne veut pas imposer mais permettre. Ne veut pas fermer mais ouvrir. A de nouveaux droits. Dégagés de toute empreinte religieuse. Et surtout, elle tient, au nom d’une démocratie réelle et non faussée, à ce que les lois reflètent la volonté des peuples et non celle de quelques lobbies religieux. Et nous pouvons y arriver en Europe. Mais pas avec un espoir béat : avec un engagement de la laïcité et de la maçonnerie en particulier. Avec une construction de la laïcité européenne quasi inexistante à ce jour.

Laissez-moi vous décrire un cas d’école récent- celui de l’initiative citoyenne One of us ( Un de nous) Elle a défrayé les médias lorsqu’elle a été lancée il y a deux ans, mais son épilogue est passé presque inaperçu. Qu’est-ce qu’une initiative citoyenne ? Une pétition lancée en Europe, par des citoyens. Lorsqu’elle atteint un million de signatures et qu’elle provient d’au moins sept états membres, elle a le droit d’inviter la Commission européenne à présenter une proposition législative. Auquel cas, les auteurs de l’initiative sont auditionnés par le Parlement européen, et la Commission a un délai de trois mois pour se positionner : oui ou non va-t-elle accepter de légiférer sur le sujet. Le mécanisme étant récent, puisqu’il date du Traité de Lisbonne et l’initiative étant techniquement délicate à mettre en place, à ce jour, seules deux initiatives ont franchi le cap d’un million de signatures : l’une sur le droit à l’eau comme bien public, l’autre, la seconde , One of us, sur :
La protection juridique de la dignité, du droit à la vie et à l’intégrité de tout être humain depuis la conception dans les domaines de compétence de l’UE où cette protection s’avère d’une importance particulière. La pétition vise à interdire en Europe la recherche sur les cellules souches et les programmes de santé reproductive dans la coopération de l’ UE. Les protagonistes de l’initiative sont disséminés dans différents états membres, ils sont soutenus par de nombreuses associations soeurs, toutes appartenant au courant pro-vie. En France, ce sont souvent les mêmes qui appelaient à la Manif pour tous. On y trouve : Alliance Vita et la Fondation Jérome Lejeune, qui pilotent toutes deux la levée des signatures, avec en soutien l’Association Familiale Catholique et le CPDH (protestant). Il est intéressant de voir par exemple que Jean-Marie Le Mené, à la tête de la Fondation Jérôme Lejeune , est un membre influent de l’Académie pontificale Pro Vie, créée dans la mouvance de Vitae Mysterium par Jean-Paul II. S’appuyant partout sur les paroisses, jouant souvent sur un amalgame anti-avortement, anti-homosexualité, anti-mariage pour tous, anti-euthanasie, One of us a réussi à quasi doubler le nombre de signatures requises pour provoquer une initiative législative européenne. L’initiative a presqu’atteint les deux millions, ce qui l’a rendue incontournable.

Son audition au Parlement européen, prévue par la procédure, a été contrastée. Du pour et du contre. Et la réponse de la Commission européenne est arrivée le 28 mai 2014 : ce fut le dernier acte public de la Commission Barroso. C’était une fin de non recevoir : la Commission n’estimait pas utile de légiférer sur le sujet. Mais le véto n’était pas politique : il reposait sur des bases juridiques circonstanciées, et il a pris la forme d’une Communication de la Commission qui fera sans doute jurisprudence . Ce n’est, ni le lieu, ni le moment d’étudier ce long texte de trente pages qui ne manque ni de courage ni de tenue morale. Quelle que soient les pressions populistes et religieuses autour de cette initiative, l’Europe, dans sa réponse, a campé sur ses valeurs, et sur les traités en vigueur. J’ai souvent été émerveillée, dans les institutions européennes, par des fonctionnaires de l’ombre, capables, dans la plus grande tradition de la chose publique, de faire avancer la démocratie européenne. Ils n’ont pas besoin de lumière mais de soutien. Car le socle juridique sur lequel nous nous reposons peut-être interprété diversement. L’Europe est fragile, traversée de tensions, engluée dans une crise économique dont elle peine à sortir. Mais elle est sans doute, la construction la plus ambitieuse que nous ayons imaginée, pour préserver la paix, la liberté et la démocratie dans cette région du monde.

Contrairement à l’idée d’une grande Europe chrétienne, la laïcité européenne n’a jamais existé en tant que projet. Osons ce projet, dès aujourd’hui. Construisons-le. Car la politique de la chaise vide est dangereuse pour nos libertés. Faisons porter l’article 17 du traité de Lisbonne qui prévoit un dialogue contraignant entre l’Union, les églises et les associations philosophiques, sur des questions essentielles : quels droits, quelles libertés voulons nous pour les citoyens européens ? Quel chemin sommes-nous prêts à faire avec les églises, dont nous partageons souvent la doctrine sociale ? Mais quels dogmes refusons –nous radicalement ? Le pape François, lui, a été clair à Strasbourg sur sa volonté de se servir de l’article 17:
Je désire renouveler la disponibilité du Saint Siège et de son église catholique – à travers la Commission des Conférences Episcopales Européennes (COMECE) – pour entretenir un dialogue profitable, ouvert et transparent avec les institutions de l’Union européenne. De même, je suis convaincu qu’une Europe capable de mettre à profit ses propres racines religieuses, sachant en recueillir la richesse et les potentialités, peut-être plus facilement immunisée contre les nombreux extrémismes qui déferlent dans le monde d’aujourd’hui, et aussi contre le grand vide d’idées auquel nous assistons en occident, parce que « c ‘est l’oubli de Dieu et non pas sa glorification qui engendre la violence. » Le pape le déclare : cette contribution n’est pas un danger pour la laïcité des Etats et l’indépendance des Institutions de l’Union. Quand je relis l’initiative One of us, et certaines diatribes de ses auteurs contre le mariage pour tous, je n’en suis pas si sûre.

Le fait religieux embrase le monde. Voulons nous, dans un avenir proche, embraser l’Europe ? Faire de l’Europe chrétienne le contrepoids a un Islam politique qui n’a de l’Islam que le nom, comme n’ont de chrétiens que le nom certains des lobbyistes que j’ai croisés dans les couloirs du Parlement européen ? Nous avons tous intérêt à refuser de nous fourvoyer dans cette impasse. C’est à une vraie indépendance du politique et du religieux que doit nous mener le dialogue structuré avec les institutions européennes. Rien n’est perdu, mais il y a urgence à l’entamer.
Voilà qui nous écarte de la maçonnerie, direz-vous mes sœurs et mes frères ? Pas si l’on s’en tient à la vision de Borgès, que j’ai fait mienne

Les actes sont notre symbole.

Les actes sans lesquels le sens s’épuise. J’ai dit .

A Dieu Majesté

5 décembre 2014

Je vais en étonner certains mais la reine Fabiola est une des femmes qui m’a le plus impressionnée: incroyablement drôle, avec une intelligence aigüe, curieuse et un sens de l’empathie hors du commun. Je l’ai souvent rencontrée lorsque j’étais administrateur(e) de la Fondation Roi Baudouin. Je me souviens en particulier d’une scène dans un bureau de la Fondation. Nous étions une dizaine à l’entourer. Elle s’approche d’un dessin représentant le roi Baudouin:
- C’est bien dit-elle. Je le préfère avec des lunettes. D’ailleurs j’ai chez moi un buste où il est sans lunettes. Cela me gêne. Alors le matin, pour lui parler, je lui mets une paire de lunettes.
Et elle se tourne vers le conseiller du roi, Jacques Van Ypersele de Strihou et lui ôte sa paire de lunettes
- Regardez Monsieur van Ypersele sans ses lunettes. Il n’a l’air de rien n’est-ce pas? je les lui remets, et le revoilà.
Mis plus sérieusement, à une autre occasion, celle d’un congrès de Psychologie que j’organisais au Heyzel avec mon collègue de la KUL, Géry d’Ydewalle, la reine avait accepté de venir . Elle vient. Mais pas comme un politique qui quitte la salle sitôt son allocution faite: la reine reste! Toute la journée! Et elle prend des notes. Beaucoup de notes. En particulier sur la dépression.
Quand elle me quitte elle dit – C’est fascinant. Mais si vous avez plus d’informations sur la dépression, donnez m’en. C’est terrible de voir quelqu’un en souffrir dans son entourage et de se sentir démunie. Beaucoup de choses nous éloignaient: son statut, ses convictions religieuses, mais peu importe. C’était comme beaucoup l’ont dit, une grande dame.
Dommage qu’en fin de vie elle ait été aussi mal conseillée financièrement, et que ces aspects financiers aient rejailli sur son image. Mystique, amoureuse, et infiniment vivante – voilà en tout cas pour moi l’image que j’en garde. C’est à cette femme que nous souhaitons, à Dieu, comme à un improbable voyage mais auquel elle croyait tant!

Ramallah, Strasbourg, Limoges: pourquoi?

1 décembre 2014

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Le 1er décembre 2014
Après dix jours de voyage quasi ininterrompu – Ramallah pour la signature des accords avec la ville de Liège, puis Strasbourg pour la venue du Pape et le prix Sakharov et enfin Limoges, pour une conférence au Grand Orient de France sur Laïcité dans la Cité- je suis rentrée hier soir à Liège, un peu dans une course contre la montre pour arriver avant le débrayage de la grève de la SNCB. J’ai beau être contre les mesures gouvernementales antisociales, et suis même prête à le manifester haut et fort, la perspective d’être coincée sur un quai de gare, dans le brouillard givrant qui tombait hier soir sur Bruxelles, ne m’enchantait pas. D’autant qu’il y avait à Limoges une douceur limousine qui m’avait réchauffé les os. Que retenir de ces voyages ?
D’abord, à Ramallah, l’immense espoir que suscitent les nombreuses coopérations décentralisées (autre nom des jumelages) qui se sont nouées avec la ville. La plus importante et la plus diversifiée étant celle de Johannesburg, dans la droite ligne de la politique de Mandela vis à vis de la Palestine, lui qui disait- l’Afrique ne sera jamais libre aussi longtemps que la Palestine restera occupée. Qu’est-ce qui séduit les jeunes Palestiniens à Liège ? Les nouvelles technologies, que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’environnement, de la culture et l’image. Tout ce qui peut les rendre indépendants et les désenclaver virtuellement. Car le miracle des technologies aujourd’hui est de libérer des contraintes territoriales, de connecter. Et Liège est bien placée pour tendre la main dans ces domaines. Mais que peut en retirer Liège ? D’abord la prise de conscience des atouts, des cartes incroyables qu’elle a en main. Malgré un chômage excessif et des mesures gouvernementales qui accentueraient, si on ne les combat pas, le déficit social, avec ses pôles technologiques, ses spin-off, son Université, son plan Marshall, sa démocratie, elle fait rêver les Palestiniens. Et Liège va s’en tirer. Pour autant que la volonté et l’espoir des jeunes soient au rendez-vous. C’est pour cela que les échanges de jeunes, dans le cadre de cet accord de coopération décentralisée, seront tellement importants pour les deux parties.

A Strasbourg, j’ai eu l’immense plaisir de retrouver Denis Mukwege, qui nus a fait l’honneur d’une heure de discussion à la réunion de Groupe des Socialistes et Démocrates, et il a rendu un hommage appuyé au service de Psychologie de l’Université de Liège qui l’aide à reconstruire, non pas le corps des femmes, mais leur psychisme, détruit par le viol. Merci donc à mon ancien service universitaire d’avoir si bien pris la relève : il y a encore énormément à faire dans ce domaine et Denis Mukwege veut poursuivre la collaboration sur le plan psychologique.

Cette perspective de coopération a un peu atténué mon ressentiment contre les propos du Pape en plénière, fustigeant une fois de plus l’euthanasie et l’avortement, qui sont de l’ordre de la subsidiarité, et donc du choix libre des états. Ou bien le pape parle comme chef d’Etat, ce qui était le cas à Strasbourg, et auquel cas, il n’interfère pas avec les politiques des autres pays membres, ou bien il s’adresse comme chef religieux à ses propres fidèles, ce qui est parfaitement légitime. Mais postuler des racines chrétiennes de l’Union pour faire de tous les Européens les destinataires de son homélie est une malhonnêteté intellectuelle, contre laquelle il y a eu bien peu de réactions à ce jour. Ce ne sont pas les actes symboliques comme la prière devant le mur de séparation en Palestine, ou la visite à Lampedusa, qui feront oublier l’absence totale dans le passé papal d’une référence quelconque à la théologie de la révolution en Amérique latine, alors même qu’il vivait sous la dictature argentine, ni le fait qu’il épouse sans nuance les vues les plus conservatrice de l’église catholique sur les droits des femmes, le choix d’avoir un enfant à un moment choisi et la possibilité pour tous de mourir dans la dignité. Vivre et mourir dans la dignité me semble plus porteur d’espoir que de vivre et mourir dans la pauvreté.
Quant à Limoges, le 29 novembre, c’était une fête, ouverte à tous et extrêmement fraternelle sur la Laïcité dans La(i)Cité ( Lacan était passé par là). Après tant de sermons, c’était vivifiant. Le Grand Orient de France avait une fois de plus joué la carte de l’ouverture, mais avec des innovations ( en tout cas pour moi) : d’abord une grande fresque des enfants, pendant les conférences et les tables rondes. Pleine de couleurs et et de gaité( cf photo) Et puis, des thèmes nouveaux dans les tables rondes: sport et laïcité par exemple, avec des témoignages de sportifs qui apportaient un regard neuf sur le prosélytisme religieux dans le sport. Et enfin, à la fin de la journée, des orchestres folk et rock. Si vous ajoutez en plus, la chaleur de l’accueil et celle du banquet républicain, cela faisait une belle fête. Oufti comme on dit chez nous !!

Le docteur Mukwege reçoit le prix Sakharov au Parlement européen

27 novembre 2014

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Le pape est venu à Strasbourg le 25 novembre 2014. Mais il n’a pas été le seul à déplacer les foules. Le lendemain, Denis Mukwege, ce médecin congolais qui répare les corps des femmes mutilées et violées à l’Est de la RDC venait recevoir le prix Sakharov du Parlement européen, un prix qui est en quelque sorte, le Nobel européen. Il y a plusieurs années déjà que j’avais déposé, au nom de mon groupe politique, sa candidature au prix. Sans succès jusqu’à hier. En octobre 2014, il avait reçu le prix Solidarité de l’hôpital St Pierre, et lors du gala de charité pour financer ce prix, j’avais avec Laurence Bibot, Isabelle Durant et d’autres femmes politiques, joué un extrait des Monologues du vagin. Entretemps, mon service à l’Université de Liège avait, sous la responsabilité du professeur Adélaïde Blavier qui m’a succédé, envoyé deux psychologues en RDC. Ce, afin d’aider Denis Mukwege à reconstruire les âmes des victimes, au moins autant que leurs corps. Car en plus de la destruction des corps, le viol, utilisé en tant qu’arme de guerre, veut anéantir la volonté et l’identité des femmes. Ce projet d’aide psychologique va se poursuivre. C’est dire si en allant rejoindre Denis Mukwege à Strasbourg j’étais de voir qu’une solidarité internationale se mettait enfin en place pour soutenir un homme exceptionnel.

Photo : Denis Mukwege accueilli au sein du groupe socialiste et démocrate au Parlement européen le 25 novembre 2014.