Véronique De Keyser

Députée européenne et conseillère communale à Liège

Vice-Présidente du Groupe Socialistes et Démocrates du Parlement européen

Plus jamais ça

26 août 2008

Jusqu’où peut-on aller dans le silence et quels mots faut-il réinventer pour parler des territoires occupés ? Quand Saramago, le prix Nobel de littérature a évoqué sa vision et qu’il a parlé de camps de concentration, il a créé un scandale. Quand revenant il y a près de quatre ans de Gaza j’ai utilisé à peu près les mêmes mots, j’ai recueilli une pluie de haine, des menaces de mort et un journaliste israélien furieux m’a lancé à la figure « Dans les camps de concentration, ils mourraient. Ici, ils se reproduisent !! ». Quand j’ai parlé de ghetto, on m’a reproché l’amalgame avec le ghetto de Varsovie. Tous les mots de l’horreur sont-ils donc confisqués ? Ouvrir la bouche c’est être antisémite ? Pour tous ceux d’entre nous qui ont cru en l’Etat d’Israël, qui ont voulu que cet État voie le jour et que l’horreur prenne fin, cette censure est un cauchemar.

J’étais il y a moins d’une semaine à Gaza, quelques jours après le passage de Desmond Tutu, peu de temps après Jimmy Carter. Le premier a évoqué la possibilité de « crimes contre l’humanité », le second a parlé d’ « atrocité ». La situation en effet y est insoutenable. On l’a beaucoup dit, on l’a beaucoup écrit, mais il faut le voir. Le blocus international, érigé après les élections législatives de 2OO6, s’est encore renforcé après la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en juin 2OO7. Gaza-ville est une ville morte. Rues vides, magasins fermés, immeubles détruits. Tout est bouclé. Plus rien ne sort de la bande. Pas d’exportation. Et les quelques vivres qu’on y trouve n’entrent qu’au compte gouttes à travers le passage de Karni. 95 % des entreprises ont fermé. Les voitures ne circulent plus, faute d’essence, et celles qui roulent encore le font grâce à de l’huile de cuisine, ou des bonbonnes de gaz trafiquées qui polluent l’air. Il n’y a presque plus rien à frire mais tout Gaza sent l’huile de cuisine. Les déchets s’entassent car les camions de ramassage n’ont plus d’essence. L’eau et l’électricité manquent et les coupures d’alimentation sont constantes. Sur le rivage de la méditerranée aux eaux profondes si bleues, de grandes plaques sombres marquent la pollution. Les pécheurs de Gaza ne sont pas autorisés à pêcher en eaux profondes et les quelques dizaines de mètres qui leur sont accordés sous peine d’être pris pour cibles par les Israéliens sont complètement pollués. Les sardines qu’ils parviennent à pêcher sont insalubres et certaines sont ramassées alors qu’elles sont déjà mortes. Les hôpitaux manquent de médicaments de base et les cas les plus graves, comme les cancers, qui reçoivent l’autorisation de se faire traiter en Israël ou en Egypte, voient leur traitement constamment interrompu pour des motifs de sécurité et ils restent bloqués devant des issues Eres ou Rafah, complètement bouclées. Ce qui n’empêche pas les incursions israéliennes de continuer avec leur cortège de morts et de « bavures ».

J’ai commencé ma visite à Gaza par un passage par Khan Yunis. Une petite maison dévastée dans un paysage d’outre tombe aux arbres arrachés « pour raison de sécurité ». A l’intérieur, dans les murs encore éclaboussés de sang, les traces du drame récent, survenu au début du mois de mai. Une jeune institutrice se trouvait dans la maison avec ses enfants, quand les soldats israéliens ont fait une incursion. Ils étaient venus détruire une maison quelques jours auparavant et s’apprêtait à faire exploser avec une charge celle-ci. La porte pourtant n’était pas verrouillée, la femme est venue ouvrir aux soldats. La charge qu’elle a reçue en plein visage l’a projetée à l’intérieur et l’a décapitée. Les soldats sont repartis. Les enfants sont restés sept heures durant enfermés avec le corps de leur mère avant que les voisins ne viennent les délivrer. Ces enfants, comme les quelques autres qu’on voit encore pieds nus dans les rues, ne connaitront jamais d’Israël que cette violence, comme ceux de Zderot, si près de là pourtant ne connaîtront jamais des Palestiniens que la pluie de kassams qui s’abat sur leur ville.

Cette punition collective, contraire au droit international, n’aura servi à Gaza qu’à renforcer les leaders les plus extrêmes du Hamas, à asseoir l’influence de l’Iran et à privilégier tous ceux qui tirent parti du marché noir juteux des tunnels de Rafah. Au travers desquels selon la rumeur, on passe des armes mais aussi des femmes. Et les Gazaouites qui ont voté presque à 5O% pour le Fatah, n’ont jamais vu chez eux, ni Tony Blair, pourtant représentant spécial du Quartet au Moyen Orient, ni Mahmoud Abbas, ni Salam Fayyad. Abandonnés par la communauté internationale, ils ne reçoivent de l’aide que de l’UNRWA, l’Agence des Nations unies pour les Réfugiés restée basée à Gaza et des quelques courageuses ONG qui continuent inlassablement leur travail. Et si l’Union européenne se tait lamentablement et reste impuissante à endiguer ce drame humain, car « on ne dialogue pas avec le Hamas », je voudrais saluer ici ces nouveaux Justes, ces Israéliens activistes des droits de l’Homme, politiciens, historiens, qui au nom même du tragique de leur histoire, osent parler.

Le Plus jamais ça ! ne s’adresse pas seulement à l’histoire nazie et à son génocide. La démocratie israélienne s’est bâtie sur des valeurs spirituelles et sur un humanisme qui dépassaient les barbelés des camps. Lorsque Avraham Burg, qui fut Président de la Knesset, écrit que l’Etat israélien instrumentalise aujourd’hui la Shoah, il va plus loin qu’aucun d’entre nous n’oserait le faire: « La laverie des mots israélienne est l’une des plus sophistiquée du monde. Notre réalité s’emballe si vite et atteint de tels pics qu’il nous faut à chaque fois inventer une nouvelle terminologie (…). Avec le temps nous avons accompli des progrès et atteint le sommet de l’aveuglement. Nous n’avons jamais crié sur les toits « Nous les tuons sans compter », et nous nous enorgueillissons toujours de progrès talmudiques tels que « celui qui vient te tuer, lève-toi pour le tuer »croyant que la morale juive se range à nos côtés tous les jours quand sonne l’appel du matin. Quand notre armée, où servent nos enfants, commet une série d’éliminations alors qu’il n’y a aucune menace imminente, nous fermons les yeux et restons sourds car en fait, il s’agit d’ « une frappe ciblée ». Comment peut-elle être ciblée alors que l’on recense des dizaines et des centaines de cas similaires ? Alors qu’autour de la cible meurent et sont blessés un nombre élevé de civils innocents, frappé par une erreur humaine, par un dosage trop élevé de matières explosives ou tout simplement par l’indifférence ? « Frappe ciblée » sonne mieux qu’ « élimination » ou « assassinat » et apaise notre conscience »².

Il y a urgence à parler clair. Si nous nous taisons aujourd’hui devant ce qui se passe à Gaza, au nom de la Shoah, c’est que nous n’avons pas encore réussi à vaincre Hitler. Le 16 juin Israël demandera à l’Union européenne une revalorisation de son statut au sein de l’accord d’association EU-Israël. La délégation parlementaire que j’ai conduite à Gaza et dans les territoires occupés juge « que ce n’est pas le moment opportun ». Euphémisme qui participe sans doute à la laverie des mots dénoncée par Burg. Disons que si l’Europe engage ces pourparlers sans obtenir la levée du siège de Gaza et l’amélioration de la situation en Cisjordanie et à Jérusalem Est, elle trahirait se valeurs les plus profondes. En voulant protéger l’inacceptable, elle ne bafoue pas seulement le droit international : elle fragilise aussi ceux qui en Israël s’apposent à cette politique de la honte.

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1 : Véronique De Keyser, socialiste belge a été chef de la mission d’observation électorale de l’ U.E en 2OO6. Elle est aujourd’hui Vice-présidente du groupe de travail Moyen Orient du Parlement européen et coordonnateur socialiste à la Commission des Affaires Etrangères du Parlement européen.
2 : Avraham Burg. Vaincre Hitler. (2OO8). Paris : Fayard.

 

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