
Vendredi 8 mai. Le soir à Liège, la fête de l’Europe a été un succès. Un succès un peu assourdissant, vu la sono qui freinait les échanges politiques, mais un vrai succès festif. Tous mes interlocuteurs un peu gênés me faisaient répéter : – Quoi, excusez-moi, j’ai une mauvaise oreille ? – Mais non, c’est la sono, c’est normal ! – Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? – Je dis que c’est normal ! Benoît Hamon, venu représenter le parti frère français me demande, assez ahuri : – c’est toujours comme ça chez vous ? Oui c’est toujours comme ça quand c’est la fête. Et on a besoin, au début d’une campagne, de recharger les accus. Moi, je les ai rechargés immédiatement lorsque j’ai été abordée par trois jolies jeunes filles : – Vous ne nous reconnaissez pas ? – Attendez…des étudiantes ? – Mais oui, vous nous avez donné cours cet après-midi ! Vous ne sous souvenez pas ?? Là, c’est vrai, je tombe des nues. Je les ai quittées il y a à peine deux heures mais l’enseignement et la politique sont des compartiments tellement étanches pour moi que j’ai peine à faire la connexion ! Je leur demande : – Ca va le cours, ça vous intéresse (la stratégie de l’emploi au niveau européen) ? Elles répondent : – Oui. Parce qu’on découvre. On ne connaissait vraiment rien, rien de tout cela. Et elles ont raison, avant d’être députée européenne, bien que dans des circuits de recherche européens depuis 69, je ne connaissais quasi rien du fonctionnement de l’Europe.
Après la fête, avec Hamida, Sophie, Jean-François et Marcel, on va manger un couscous chez Rabah. Depuis qu’ils ont hébergé et aidé le doctorant palestinien Khaled, venu passer sa thèse à l’ULg pendant l’intervention militaire à Gaza, les patrons du restaurant sont devenus de vrais amis.
Samedi 9 mai. Le matin, réunion de campagne et constat très sévère : on a les affiches, la pêche et les tee-shirts, mais l’organisation est encore un peu artisanale. On va améliorer, mais il faut plus de troupes et ici, on se compte sur les doigts de la main. Pas encore au point sur la question du transport et la décentralisation. Mais le moral est d’acier.
J’ai un coup de cœur dans l’après-midi en « défilant » au Sauvenière dans des vêtements de récupération. L’événement était organisé par les Femmes prévoyantes socialistes. Tous les politiques étaient invités à monter sur scène, dans une parodie de défilé. Mais les costumes étaient superbes et colorés. Jean-Claude M. ouvrait la marche, dans un pourpoint grandiose avec un chapeau citrouille sur la tête : on aurait dit le roi Ubu. Véronique C. écolo et mince comme un fil, aurait été irrésistible dans n’importe quoi. Mais elle avait en plus le plus joli vêtement : une salopette XXL rayée, avec des bretelles et un tout petit buste ajusté. Je reçois quelque chose d’assez digne mais sobre : pantalon large, blouse à pois et deux grands tabliers superposés. J’ai l’air d’une Bécassine ! Sur scène, je me paie le luxe d’un petit striptease en laissant tomber, un à un… les tabliers. Visiblement, le striptease n’est pas très pro, mais on rit de bon cœur !
En fait, depuis toujours je suis amoureuse des tissus. Jeune et fauchée, j’ai habité dans un quartier d’Ixelles à côté des « Petits Riens ». Ou, pour être plus exacte, c’est en allant « Aux Petits Riens » que j’ai découvert un logement à louer. Presque tous les jours, j’attendais avec les femmes du quartier l’ouverture des battants des grandes portes à 13h30. A ce moment précis, sous la poussée de la foule, nous courrions dans la salle aux vêtements. Ceux-ci étaient jetés en vrac dans des cageots en bois, par catégorie : jupes, vestes, vêtements d’enfants, chaussures etc. Nous avions des paniers pour les enfourner. Les prix étaient dérisoires. Mes filles ont toujours été habillées comme des petites princesses. Quant à moi, je recoupais, recousais et assemblais des vêtements divers sur une vieille Singer à pédale que j’ai toujours gardée et dont je me sers encore aujourd’hui. Jusqu’à l’âge de 35 ans, j’ai fait mes vêtements moi-même. Après, plus le temps ! Je n’arrivais pas à la cheville des artistes des FPS mais j’avais sans doute plus d’originalité dans l’habillement qu’aujourd’hui. Je suis devenue un peu OGM : biodiversité en danger. Donc, gros coup de cœur pour les FPS et leur sensationnel défilé !
Le soir, je remonte à Bruxelles où je donne, avec deux candidates à la Région à Bruxelles, Sfia Bouarfa et Catherine Moureau, une fête. Beaucoup de femmes marocaines, une atmosphère très gaie. Là encore la sono va trop fort. Philippe M. le père de Catherine vient nous soutenir. Il rappelle qu’il a été mon professeur d’histoire, tout au début de sa carrière : c’est vrai, je lui dois beaucoup. Sfia est fabuleuse. Nous étions parties ensemble en Irak juste avant la guerre et Jean Cornil était de la partie. Mais la guerre était proche et aucun avion ne décollait de Bagdad : il fallait rentrer par jeep, en regagnant Aman à travers le désert. On avait trouve un véhicule mais le conducteur roulait comme un fou. Jean interloqué s’informe – Qui vous a appris à conduire ? L’autre – Mon père ! On continue en silence, en pleine nuit, terrorisés. Puis, petit choc, embardée, Sfia crie – C’est quoi ? Imperturbable, le chauffeur annonce – C’est un chat ! Sfia hurle, exige qu’on s’arrête, dit qu’elle est malade. Elle bondit hors de la voiture, vomit sur le bas côté de la piste et jusqu’à Aman, pour calmer son angoisse, explique à Jean des recettes de cuisine. De Bagdad à Aman, j’ai avalé mentalement toutes les recettes de Sfia qui meublait le silence en me soufflant de temps en temps – ce type est une vraie brute, il va nous tuer. Il ne nous a pas tués, mais roulés oui, puisqu’il nous a laissés au bord de la route, à l’entrée d’Aman, à quatre heures du matin, en refusant d’aller plus loin. C’était en 2002 j’en garde un souvenir impérissable et une amitié sans faille pour Sfia. Catherine, je la découvre. Médecin généraliste, généreuse, très chouette. Pendant la soirée, un camarade m’aborde : vous ne me reconnaissez pas ? Non, excusez-moi. – Caterpillar. La délégation syndicale de Caterpillar. Quand vous êtes venue chez nous faire une étude sur le stress !? Si je me rappelle ? Bien sûr que je me rappelle. Mais voilà deux fois en deux jours que mon passé professionnel rejoint soudainement le politique. Je me souviens tout à fait de lui et de sa délégation, mais le retrouver dans cette soirée, à Bruxelles, c’est une vraie surprise. Retour à Liège vers deux heures du matin.
Dimanche 10 mai. Lever six heures trente. Je suis verte, gonflée, avec des poches sous les yeux : j’ai une tête de grenouille, mais heureusement il ne pleut pas ! Le soleil pointe même son nez ce matin où je suis invitée à faire une intervention pendant le petit déjeuner à l’USC d’Aywaille… à suivre.