Véronique De Keyser

Conseillère communale à Liège

Prix international de la Laïcité du Grand Orient de France

11 December 2014

Diplome prix laicitePrix Laicité

Ce 9 décembre j’ai reçu à Paris le Prix international de la Laïcité du Grand Orient de France. C’était pour moi un moment d’émotion comme un encouragement pour le futur. Car il y a beaucoup à faire pour arriver à une laïcité européenne, garante des droits de toutes et de tous. Voici ce que fut ma réponse, lors de la remise du prix:

“C’est avec émotion que je reçois aujourd’hui ce prix international de la laïcité que j’adresse à ceux qui me suivent, car le combat pour la laïcité –pour la liberté, l’égalité, la fraternité- n’est qu’un relais dont nous nous confions tour à tour la flamme. Nous avons aujourd’hui à la fois toute raison d’être inquiets pour la laïcité européenne. Et quelques raisons d’espérer. C’est sur ces dernières qu’il nous faudra bâtir l’Europe de demain.

Toute raison d’être inquiets car nous sommes dans un monde où la violence, l’intolérance, la corruption et les inégalités sociales éclatent- et tuent. Foulent au pied la dignité de l’homme et de la femme. Le prix Sakharov accordé récemment à Denis Mukwege au Parlement européen en témoigne. Quand ce gynécologue congolais, qui a voué sa vie à reconstruire des milliers de femmes violées- car ce crime est une arme de guerre dans l’est de la République Démocratique du Congo- nous parle de femmes pénétrées avec des couteaux, avec des baïonnettes, des tessons de bouteille, il admet aussi le découragement de son équipe médicale. Car plus tard, ces mêmes femmes reviennent le trouver avec leur propre fille, violée elle aussi, puis ensuite, avec le bébé de cette dernière, violé comme elles, et laissé pour mort en pleine forêt. Alors, c’est le découragement mêlé à l’horreur. Jusqu’où peut aller la barbarie des hommes ? Jusqu’à l’indicible. Mais parce que l’Afrique est loin, parce que le Pakistan de Malala l’est encore davantage, parce que la Syrie est presque tombée dans l’oubli, on se fie à l’Europe pour contenir cette folie, l’éloigner de nous. Nous avons, ce faisant, érigé un mur de l’indifférence. Tout en critiquant l’Europe, nous nous confortons de son poids
– Ici, cela ne peut pas arriver !
Jusqu’à ce qu’ un regain d’antisémitisme, une vague d’islamophobie, un acte terroriste ou des relents nationalistes nauséabonds nous amènent à réfléchir : l’Europe est certes un garde-fou mais jusques à quand ? Avons-nous été suffisamment vigilants pour que le bouclier européen résiste? Alors qu’on assiste à la confiscation de la laïcité par l’extrême-droite, que fait la franc-maçonnerie pour l’Europe aujourd’hui ?

Et surtout, a-t-on besoin des maçons européens, les fils et les filles de ceux qui avaient édifié la Société des Nations après la grande guerre, pour chasser les démons ? A-t-on besoin d’eux aujourd’hui pour consolider les droits des citoyens européens?

Ma réponse est oui. Et je n’ai cessé de le faire savoir durant les 13 ans que j’ai passés au Parlement européen. Nous avons besoin de laïcité européenne, car elle seule a le pouvoir d’intégrer la diversité des nationalités, des courants de pensées, et des formes que prennent, dans des contextes socio-économiques et historiques différents, les valeurs démocratiques dont se prévaut l’Europe. Tous ne sont pas d’accord avec ce propos.

L’homélie que le pape François a adressée au Parlement européen lors de sa visite en novembre dernier est édifiante sur ce point. Invité en tant que chef d’état, mais se présentant comme pasteur, il a voulu s’adresser à tous les Européens. Et s’il a rappelé la doctrine sociale de l’église catholique en suscitant de nombreux applaudissements, il a précisé une fois de plus, sa vision étroite sur le plan de l’avortement et de l’euthanasie, une vision qu’il entend imposer à tous, croyants comme non croyants, au nom d’une doctrine transcendante de la vie :
« Une Europe qui n’a plus la capacité de s’ouvrir à la dimension transcendante de la vie est une Europe qui lentement risque de perdre son âme (…).
Lorsque la vie n’est pas utile au fonctionnement de ce mécanisme, elle est éliminée sans trop de scrupule, comme dans le cas des malades, des malades en phase terminale, des personnes âgées abandonnées et sans soin, ou des enfants tués avant de naître »

C’est sur le terrain éthique et sociétal que les églises et en particulier l’église catholique, ont mené campagne en Europe. Avec des moyens considérables, des pressions, des lobbies, une stratégie et quelques succès. C’est sur ce terrain là que l’interpénétration entre le politique et le religieux ne cesse de s’affirmer jusqu’à l’insupportable. C’est ce qui permet à des prêtres en soutane, à des popes richement ornés de croix, de parcourir les couloirs du Parlement européen, de dire des messes dans l’enceinte parlementaire, et même lorsqu’il s’agit d’un Vice-Président du Parlement, évêque dans son pays, de bénir les laïques abasourdis venus participer au dialogue institué par l’article 17 du traité de Lisbonne, sur lequel je reviendrai. Cette Europe chrétienne qui se dessine, c’est la concrétisation, législature après législature, du rêve de certains pères fondateurs, dont Robert Schumann. Robert Schumann avait imaginé une grande Europe, chrétienne de par ses racines. Mais chrétienne aussi dans son devenir, comme l’ont rappelé successivement les deux papes, Jean-Paul II et François, qui ont défilé au Parlement européen. L’église catholique romaine a tout fait pour que des thèmes comme ceux de l’homosexualité, de l’avortement, du divorce, de la contraception, de la recherche sur les cellules souches, de l’euthanasie, soient maintenus hors du champ européen. Et tout fait pour que ces thèmes sensibles restent de la compétence des nations au nom de la subsidiarité. Cela permet aujourd’hui à des pays très chrétiens (dont les plus radicaux sont Chypre, Malte, Irlande, Pologne) d’interdire, au nom de la subsidiarité, une série de droits reconnus dans la majorité des autres pays. Liberté, égalité, fraternité ? Non, pas en Europe. Pas d’égalité en tout cas. Pas devant des choix fondamentaux qui relèvent de la vie et de la mort. Toutes les Européennes ne peuvent pas choisir d’avoir une grossesse désirée. Le divorce n’est pas admis partout. Partir à son gré et sans souffrance face à une maladie incurable n’est pas donné à tous. Et même la science subit l’influence religieuse : la recherche sur les cellules souches, si importante pour traiter les maladies d’origine génétique, n’est pas autorisée partout alors que le créationnisme a été enseigné dans l’enceinte du Parlement.

Quelques raisons d’espérer ? La laïcité ne veut pas imposer mais permettre. Ne veut pas fermer mais ouvrir. A de nouveaux droits. Dégagés de toute empreinte religieuse. Et surtout, elle tient, au nom d’une démocratie réelle et non faussée, à ce que les lois reflètent la volonté des peuples et non celle de quelques lobbies religieux. Et nous pouvons y arriver en Europe. Mais pas avec un espoir béat : avec un engagement de la laïcité et de la maçonnerie en particulier. Avec une construction de la laïcité européenne quasi inexistante à ce jour.

Laissez-moi vous décrire un cas d’école récent- celui de l’initiative citoyenne One of us ( Un de nous) Elle a défrayé les médias lorsqu’elle a été lancée il y a deux ans, mais son épilogue est passé presque inaperçu. Qu’est-ce qu’une initiative citoyenne ? Une pétition lancée en Europe, par des citoyens. Lorsqu’elle atteint un million de signatures et qu’elle provient d’au moins sept états membres, elle a le droit d’inviter la Commission européenne à présenter une proposition législative. Auquel cas, les auteurs de l’initiative sont auditionnés par le Parlement européen, et la Commission a un délai de trois mois pour se positionner : oui ou non va-t-elle accepter de légiférer sur le sujet. Le mécanisme étant récent, puisqu’il date du Traité de Lisbonne et l’initiative étant techniquement délicate à mettre en place, à ce jour, seules deux initiatives ont franchi le cap d’un million de signatures : l’une sur le droit à l’eau comme bien public, l’autre, la seconde , One of us, sur :
La protection juridique de la dignité, du droit à la vie et à l’intégrité de tout être humain depuis la conception dans les domaines de compétence de l’UE où cette protection s’avère d’une importance particulière. La pétition vise à interdire en Europe la recherche sur les cellules souches et les programmes de santé reproductive dans la coopération de l’ UE. Les protagonistes de l’initiative sont disséminés dans différents états membres, ils sont soutenus par de nombreuses associations soeurs, toutes appartenant au courant pro-vie. En France, ce sont souvent les mêmes qui appelaient à la Manif pour tous. On y trouve : Alliance Vita et la Fondation Jérome Lejeune, qui pilotent toutes deux la levée des signatures, avec en soutien l’Association Familiale Catholique et le CPDH (protestant). Il est intéressant de voir par exemple que Jean-Marie Le Mené, à la tête de la Fondation Jérôme Lejeune , est un membre influent de l’Académie pontificale Pro Vie, créée dans la mouvance de Vitae Mysterium par Jean-Paul II. S’appuyant partout sur les paroisses, jouant souvent sur un amalgame anti-avortement, anti-homosexualité, anti-mariage pour tous, anti-euthanasie, One of us a réussi à quasi doubler le nombre de signatures requises pour provoquer une initiative législative européenne. L’initiative a presqu’atteint les deux millions, ce qui l’a rendue incontournable.

Son audition au Parlement européen, prévue par la procédure, a été contrastée. Du pour et du contre. Et la réponse de la Commission européenne est arrivée le 28 mai 2014 : ce fut le dernier acte public de la Commission Barroso. C’était une fin de non recevoir : la Commission n’estimait pas utile de légiférer sur le sujet. Mais le véto n’était pas politique : il reposait sur des bases juridiques circonstanciées, et il a pris la forme d’une Communication de la Commission qui fera sans doute jurisprudence . Ce n’est, ni le lieu, ni le moment d’étudier ce long texte de trente pages qui ne manque ni de courage ni de tenue morale. Quelle que soient les pressions populistes et religieuses autour de cette initiative, l’Europe, dans sa réponse, a campé sur ses valeurs, et sur les traités en vigueur. J’ai souvent été émerveillée, dans les institutions européennes, par des fonctionnaires de l’ombre, capables, dans la plus grande tradition de la chose publique, de faire avancer la démocratie européenne. Ils n’ont pas besoin de lumière mais de soutien. Car le socle juridique sur lequel nous nous reposons peut-être interprété diversement. L’Europe est fragile, traversée de tensions, engluée dans une crise économique dont elle peine à sortir. Mais elle est sans doute, la construction la plus ambitieuse que nous ayons imaginée, pour préserver la paix, la liberté et la démocratie dans cette région du monde.

Contrairement à l’idée d’une grande Europe chrétienne, la laïcité européenne n’a jamais existé en tant que projet. Osons ce projet, dès aujourd’hui. Construisons-le. Car la politique de la chaise vide est dangereuse pour nos libertés. Faisons porter l’article 17 du traité de Lisbonne qui prévoit un dialogue contraignant entre l’Union, les églises et les associations philosophiques, sur des questions essentielles : quels droits, quelles libertés voulons nous pour les citoyens européens ? Quel chemin sommes-nous prêts à faire avec les églises, dont nous partageons souvent la doctrine sociale ? Mais quels dogmes refusons –nous radicalement ? Le pape François, lui, a été clair à Strasbourg sur sa volonté de se servir de l’article 17:
Je désire renouveler la disponibilité du Saint Siège et de son église catholique – à travers la Commission des Conférences Episcopales Européennes (COMECE) – pour entretenir un dialogue profitable, ouvert et transparent avec les institutions de l’Union européenne. De même, je suis convaincu qu’une Europe capable de mettre à profit ses propres racines religieuses, sachant en recueillir la richesse et les potentialités, peut-être plus facilement immunisée contre les nombreux extrémismes qui déferlent dans le monde d’aujourd’hui, et aussi contre le grand vide d’idées auquel nous assistons en occident, parce que « c ‘est l’oubli de Dieu et non pas sa glorification qui engendre la violence. » Le pape le déclare : cette contribution n’est pas un danger pour la laïcité des Etats et l’indépendance des Institutions de l’Union. Quand je relis l’initiative One of us, et certaines diatribes de ses auteurs contre le mariage pour tous, je n’en suis pas si sûre.

Le fait religieux embrase le monde. Voulons nous, dans un avenir proche, embraser l’Europe ? Faire de l’Europe chrétienne le contrepoids a un Islam politique qui n’a de l’Islam que le nom, comme n’ont de chrétiens que le nom certains des lobbyistes que j’ai croisés dans les couloirs du Parlement européen ? Nous avons tous intérêt à refuser de nous fourvoyer dans cette impasse. C’est à une vraie indépendance du politique et du religieux que doit nous mener le dialogue structuré avec les institutions européennes. Rien n’est perdu, mais il y a urgence à l’entamer.
Voilà qui nous écarte de la maçonnerie, direz-vous mes sœurs et mes frères ? Pas si l’on s’en tient à la vision de Borgès, que j’ai fait mienne

Les actes sont notre symbole.

Les actes sans lesquels le sens s’épuise. J’ai dit .

 

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