Dans le cadre de la semaine arabe qui se tenait au Parlement européen ce 5 novembre 2008, la Députée Véronique De Keyser a reçu devant une salle comble et comblée, l’écrivain algérien Yasmina Khadra.
C’est avec les romans noirs -Morituri, Double Blanc et L’Automne des chimères- du commissaire Brahim Llob, un incorruptible dans un Alger dévoré par le fanatisme et les luttes de pouvoir, qu’il acquiert sa renommée internationale. Morituri est adapté au cinéma en 2007 par Okacha Touita. Mais c’est surtout « le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident » qu’il illustre dans ses trois romans Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat, Les Sirènes de Bagdad. Trois romans dont le caractère politique n’est plus à démontrer puisqu’il les situe dans des pays en guerre où les femmes sont souvent sacrifiées. Dans sa dernière oeuvre « Ce que le jour doit à la nuit », Yasmina Khadra retourne dans son Algérie et éclaire d’un nouveau jour ce conflit ayant opposé deux peuples amoureux d’un même pays.
Parmi les nombreux sujets abordés lors de cette rencontre littéraire, l’élection du président des Etats Unis a beaucoup ému Yasmina Khadra : « Un miracle est encore possible ? » Plus qu’une victoire politique, l’écrivain évoque une victoire culturelle et s’interroge sur la réalité des Etats Unis qu’il voit comme une doctrine et non comme un pays.
D’un pays, l’autre, le sien. Lorsqu’il parle de l’Algérie, Yasmina Khadra affirme que s’il est en colère contre le pouvoir en place, il préfère l’amour à la haine et choisit de lutter avec les mots. Et les mots le lui rendent bien, lui le petit-fils de poète, lui dont la patrie intime est la littérature. Le plus grand danger pour une nation affirme-t-il, c’est l’ignorance et plus encore la méconnaissance. Pour la population, la culture est un repère incontournable, indispensable. Lorsqu’on lui demande pourquoi il n’écrit pas en arabe, il remonte le cours du temps jusqu’à ses neuf ans où, alors qu’il rêve d’écrire de la poésie en arabe, c’est le choc : il entre dans l’armée selon la volonté de son père et devient le matricule 129. Mais pour son professeur de français, fasciné par son imaginaire, il est Mohammed. C’est ainsi que Yasmina Khadra apprend à s’exprimer dans cette langue et à l’aimer. Traduit en trente trois langues depuis, il ne cesse à travers ses oeuvres de faire la lumière sur l’Orient trop souvent victime du regard réducteur des occidentaux, de la manipulation politique et de la désinformation.
Quand son roman « L’attentat » met la femme au centre du débat, Yasmina Khadra n’hésite pas à dire qu’elle est disqualifiée dans ces pays en guerre qu’il décrit dans ses livres, mais aussi partout ailleurs dans la réalité, là où les hommes ne la méritent pas. « Si l’homme prenait conscience de la chance qu’il a d’être aimé, il n’y aurait plus de malheur ». Pour lui, la femme n’est pas l’avenir de l’homme, comme le disait Aragon, mais bien la vie même. La femme doit investir l’univers politique, c’est elle qui changera et fera progresser les mentalités.
Yasmina Khadra, également directeur du CCA (Centre Culturel Algérien) à Paris, assoie la culture comme territoire de partage. Beaucoup ont crié au scandale lors de sa nomination à ce poste, où pourtant, sa seule ambition est de provoquer l’engagement des artistes pour « faire de ce lieu une place d’armes pour reconquérir nos rêves ». Toujours selon l’écrivain, « en France, les intellos sont des victimes expiatoires qui n’arrivent pas à dissocier l’Algérie du régime » alors que c’est le croisement des civilisations qui permet de se comprendre.
Véronique De Keyser conclut que si Yasmina Khadra a toujours écrit malgré des circonstances difficiles tout au long de sa vie (devoir concilier écriture et armée, prendre un pseudonyme pendant qu’il était dans le maquis, abandonner sa langue natale…), comment peut-il ne pas continuer ? Pourquoi la direction du CCA serait-elle plus contraignante que l’habit militaire ? « Foutez le camp du CCA ! » lui lance-t-elle ! Si la gestion de celui-ci ne cohabite pas toujours avec les élans créatifs de l’auteur, qui avoue ne pas avoir composé une ligne depuis un an et en souffrir, il préfère penser que son pays va s’en sortir et sacrifier son écriture tant que la culture fera avancer l’humanité. Loin de croire à ce sacrifice des mots… Véronique De Keyser souhaite et espère que Yasmina Khadra reprendra vite la plume car c’est un immense écrivain.