Véronique De Keyser

Conseillère communale à Liège

Un Etat palestinien à terme

30 septembre 2011

Mise en ligne sur La Libre.be le 29/09/2011.

Une résolution prônant la reconnaissance d’un Etat palestinien sera votée. Mais sans se prononcer sur la demande déposée à l’Onu.

Difficile pour le Parlement européen de répondre par un silence radio à la demande de reconnaissance d’un Etat palestinien déposée par Mahmoud Abbas, le 23 septembre dernier à l’Organisation des Nations unies. Les eurodéputés ne pouvaient pas ne pas réagir, ils vont le faire par une « résolution sur la situation en Palestine » qui sera votée ce jeudi. Fruit de négociations entre les groupes politiques, ce texte ne se prononcera pas sur l’opportunité d’accéder à la requête du président de l’Autorité palestinienne mais reconnaîtra comme un objectif ultime le droit du peuple palestinien à disposer d’un Etat à part entière. « Je comprends la démarche d’Abbas, commentait le Français Alain Lamassoure (PPE, conservateurs). Coincé par l’impasse totale des négociations de paix, la poursuite de la politique de colonisation par Israël et l’impossibilité d’organiser des élections puisque le Hamas s’y oppose en ce qui concerne Gaza, Abbas a choisi d’aller à l’Onu pour obliger tout le monde à bouger. »

Reste qu’un aval franc et massif n’est pas envisageable pour cet élu UMP qui met en avant la solution préconisée par la diplomatie française, à savoir le statut d’Etat observateur (comme celui du Vatican) donnant à la Palestine tous les droits à l’Onu sauf celui de voter.

Dans l’hémicycle, la libérale belge Frédérique Ries a eu une position assez proche lors d’un débat avec Catherine Ashton, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères. L’eurodéputée a soutenu « le droit du peuple palestinien à avoir enfin un Etat en bonne et due forme ». « Nous sommes à peu près tous d’accord dans l’hémicycle », souligna-t-elle avant d’affirmer « comprendre le jusqu’au-boutisme de Mahmoud Abbas dans sa demande maximaliste mais inéluctable face à l’enlisement des négociations et à la frilosité du gouvernement israélien actuel. » Elle reste cependant convaincue « qu’il n’y a pas de raccourci à la paix » et que celle-ci « doit être négociée » avant toute reconnaissance officielle.

C’est là que le bât blesse entre la droite et la gauche du Parlement, comme le confirme une autre Belge, la socialiste Véronique De Keyser. « Sur la question des négociations de paix en se basant sur les frontières de 1967 et l’arrêt des colonies, il n’y a pas de clivages entre les groupes, déclare-t-elle, mais c’est la demande d’Abbas à l’Onu qui pose des difficultés. Pour mon groupe, il faut la soutenir même si on sait qu’un veto américain est très probable. Abbas s’est engagé sur la voie des négociations de paix et sur la non-violence tout en créant des institutions politiques dont tout le monde se réjouit, l’Europe la première. Soutenir sa demande serait une manière de le conforter par rapport aux extrémistes de son camp dans un contexte de printemps arabe où le risque de déflagration est réel dans un contexte géopolitique complexe. Mon groupe et celui des Verts ont en tout cas pris une position claire pour soutenir le statut de membre à part entière de la Palestine à l’Onu. Elle y a droit depuis 1999, date de la fin de la période transitoire suivant les accords d’Oslo. Clinton avait à l’époque convaincu Arafat de revenir d’abord à la table des négociations et la communauté internationale avait promis de reconnaître l’Etat palestinien « au moment opportun ». Le moment est venu, il est minuit moins cinq ! »

Pas encore tout à fait, sous-entend la résolution commune, même s’il est temps de se réveiller.

« Karama ! Dignité pour les Palestiniens ! » Carte blanche de Véronique De Keyser parue dans Le Soir du 22 09 11

22 septembre 2011

Véronique De Keyser – Députée européenne
Chef de la mission d’observation électorale de l’Union européenne au Soudan en 2010 et 2011
Chef de la mission d’observation électorale de l’Union européenne en Palestine en 2006

Compréhension n’est pas raison mais que de différences entre le traitement que l’Europe réserve à la demande de reconnaissance de l’Etat palestinien et l’enthousiasme avec lequel toute la communauté internationale a salué le nouvel Etat du Sud Soudan cette année. Et pourtant là, ni le conflit politique avec le Nord, ni la question des frontières, ni celle, brûlante, de la répartition du pétrole, ni la citoyenneté, ni la monnaie, bref rien n’avait été résolu avant le 9 janvier 2011. On s’est bien gardé de dire au Président Salva Kirr – Attendez encore un peu, essayez d’accorder vos violons avec Al Bachir, l’Etat viendra après ! Fin décembre 2010, les préparatifs logistiques pour le référendum étaient au point mort. Mais la communauté internationale a volé au secours des Soudanais du Sud. Des observateurs européens, américains, de la Ligue Arabe, de l’Union Africaine se sont déployés dans tout le pays. Les bulletins de vote ont été imprimés en Grande- Bretagne, transportés au Soudan par avion, puis par hélicoptère de l’ONU dans le Sud Soudan qui manque cruellement de routes. La mission sur place des Nations Unies a soutenu les policiers et l’armée sud soudanaise pour garantir la sécurité du pays. On connaît la suite : le délire d’une population, qui, en pleurant de joie, a voté à 98%, l’indépendance, la fin de la colonisation et la dignité retrouvée. Dignité ! Ce mot résonnait dans les rues de Juba ce 9 janvier 2011 et j’ai compris que quelles que soient les circonstances, les Soudanais du Sud méritaient leur Etat. Il y a des moments où il faut forcer le destin. Puis revenir, en position de force, à la table des négociations.

On aimerait voir, autour des Palestiniens, la même union sacrée, la même ferveur internationale que celle qui a entouré la naissance de l’Etat Sud Soudanais. Or, c’est tout le contraire. Non seulement Obama a retourné sa veste depuis le discours du Caire et menace d’un véto la demande palestinienne au Conseil de Sécurité, mais voilà que les Européens embrayent eux aussi. Ils ne ménagent pas leurs pressions pour inciter Mahmoud Abbas à renoncer à son projet. Est-ce totalement inattendu? Pas réellement.

Le scénario qui se déroule actuellement dans les coulisses de l’Onu a un air de déjà-vu. En effet, à la fin de la période intérimaire des accords d’Oslo, en 1999, les Palestiniens avaient déjà voulu demander leur reconnaissance à l’ONU. Même affolement, même pression pour les faire renoncer. Bill Clinton, alors au pouvoir, annonce que « ce serait une catastrophe » et l’Europe de lui emboîter le pas, sans surprise. Arafat accepte de différer son projet et de retourner à la table des négociations. Il exige cependant l’engagement de l’Union à reconnaître l’Etat palestinien. La déclaration de Berlin en mars 1999 confirme que l’Union européenne est prête à reconnaître l’Etat palestinien « in due time ». C’est le retour aux négociations de paix, Camp David et son échec- souvent mis sur le dos des Palestiniens. Mais quand on creuse la proposition de Camp David, on mesure à quel point l’offre était inacceptable pour les Palestiniens. Elle sanctionnait les 20.000 hectares de territoire palestinien confisqués depuis le début du processus d’Oslo, les routes sécurisées, les bretelles de contournement, les nouvelles colonies dont les colons explosaient littéralement ; cette offre prévoyait aussi le contrôle de la vallée du Jourdain pour une période de 6 à 21 ans, le contrôle par Israël des ressources en eau et de l’espace aérien palestiniens, l’annexion des implantations urbaines illégales construites à Jérusalem Est après 1967 etc. En somme, une souveraineté au rabais. Limitée.

L’échec de Camp David va être suivi de la relance de la colonisation israélienne et de la seconde intifada. C’est Mahmoud Abbas qui a le plus critiqué cette dernière. Car il a déjà en tête une autre stratégie: ne plus laisser aux Israéliens le moindre prétexte pour justifier leur immobilisme. Il veut aller de l’avant en s’appuyant sur 3 piliers : des institutions palestiniennes crédibles, des méthodes non violentes, des négociations de paix. Elu Président en 2005, il a poursuivi cette ligne. Avec l’aide de l’Europe. Aujourd’hui les institutions sont mises sur pied: le plan Fayyad est un succès. La violence est maîtrisée en Cisjordanie. Et les révélations dans les médias des concessions palestiniennes dans les négociations d’Annapolis montrent que le Président est allé très loin. Trop loin murmurent certains dans son camp. Trop loin en tout cas pour n’avoir rencontré aucun succès concret. L’occupation se poursuit, les colonies israéliennes explosent sous la poussée démographique, le territoire palestinien continue à s’effriter. Abbas ne peut plus s’enfermer dans le piège de 1999. D’autant que le contexte a changé. Le printemps arabe fait vibrer les jeunes Palestiniens qui ont, eux aussi, soif de dignité. « Nous reconnaîtrons l’Etat palestinien en temps utile » disait la déclaration de Berlin. Cette formule diplomatique prend tout son sens aujourd’hui: jamais le moment n’aura été aussi opportun. A quoi bon pour l’Europe renforcer sa politique étrangère, si c’est, une fois de plus, pour s’aligner sur la politique américaine ? Et comment surtout faire comprendre aux Palestiniens que l’Etat, c’est pour les Sud Soudanais ? Que la dignité retrouvée, la « karama » scandée par les jeunes dans la rue, c’est pour les Tunisiens, les Libyens, les Egyptiens -mais que pour eux, Palestiniens, la dignité ce sera « in due time » ? Pourtant, les peuples ne diffèrent pas devant la guerre et la colonisation. Ce sont les mêmes drames, les mêmes sacrifices, les mêmes espoirs fous. L’Europe, qui a tant salué le printemps arabe devrait s’en souvenir aujourd’hui. La demande de reconnaissance à l’ONU, c’est le printemps arabe des Palestiniens.

Plomb durci

5 janvier 2009

Dimanche 4 janvier 2009

Alors que le massacre de Gaza continue et que le Conseil de sécurité de l’ONU laisse éclater son impuissance, que dire? Je n’ose même plus regarder les images de CNN qui défilent, les interviews qui se succèdent. Je me bouche les oreilles devant les joutes verbales des journalistes tentant de coincer tel ou tel dirigeant du Fatah – Israël avait il réellement une autre issue ? A quoi servirait une trêve ? Vous n’avez rien pu faire pour empêcher les roquettes ? Vous n’avez plus aucune autorité sur Gaza !

Demander à quoi servirait une trêve quand on avance la mort de 75 enfants palestiniens ? Comment un journaliste peut-il poser cette question ? Mais pour qu’on cesse de tuer. Pour qu’on croie encore en l’humanité. Pour que la mort, les bombes, les incendies, la mort encore, cessent d’être un but, l’unique horizon. Pour qu’on arrête de bombarder un ghetto déjà martyrisé.

Je ne veux pas écarter le problème des roquettes. Mais je veux le prendre autrement. Lors d’un premier voyage dans la région, il y a plusieurs années, j’avais remarqué sur les murs des affiches de « martyrs ». Des adolescents pour la plupart, tombés sous les balles israéliennes lors d’incursions des soldats dans la ville. Parfois c’étaient de jeunes activistes, parfois des enfants qui se trouvaient là, par hasard, au mauvais moment. Mais pour tous les Palestiniens, les lieux où ils étaient tombés devenaient sacrés. On me montrait religieusement du doigt l’impact de balles, sur les murs, au sol, parfois aussi à l’intérieur même de boutiques. Pour casser ce sentiment morbide de relique, j’ai voulu rencontrer des parents de victimes. Et je me souviens, comme si c’était hier, d’une scène terrible. Je suis rentrée dans une maison très pauvre. Une femme m’a fait pénétrer dans une cour puis s’est retirée. Et dans cette cour, à l’air libre, couché sur un lit de fer, il y avait un vieil homme en pyjama. Le traducteur qui m’accompagnait traduisait son monologue. Il parlait sans s’arrêter de son fils aîné, que les soldats israéliens avaient assassiné. Un fils si beau. Si courageux. Qui n’avait rien fait. Pas de politique. Mais il allait le venger. Car il avait d’autres fils, tous prêts à mourir. Et il s’est mis à crier, à les appeler. Cinq jeunes gens superbes se sont respectueusement alignés à côté du lit. Alors le vieux m’a regardé, en face et m’a dit- Tu vois, ils le vengeront. Je les donne tous à Dieu pour qu’il le venge. J’ai demandé au traducteur de les interpeller – Mais est-ce que vous ne voulez pas vivre ? Ils n’ont rien osé répondre. Et j’ai appelé la mère, qui avait disparu à l’intérieur de la maison. Elle est revenue – Mais Madame, vous avez des fils si beaux et un d’entre eux est déjà mort : est-ce que ce n’est pas suffisant ? Il y a trop de morts dans ce pays. Mais elle a baissé la tête sans rien dire. Et j’ajoutais, impuissante devant cette famille silencieuse – Demain, il y aura peut-être la paix, la fin de l’occupation. Arafat réussira peut-être ! Au nom d’Arafat, le vieux s’est redressé et lancé dans une imprécation-pour se faire interrompre brutalement par un de ses fils. Manifestement, on allait trop loin et mon guide n’a rien voulu traduire. J’ai embrassé la mère, j’ai fait mes adieux à la famille et je suis sortie, les larmes aux yeux.

Quand je me remémore cette scène, je mesure ma naïveté. A l’époque, je croyais que tous les Palestiniens suivaient Arafat et croyaient à des négociations de paix. Je ne savais rien du Hamas. Et j’ai découvert soudain le potentiel meurtrier de la haine, qui jaillissait de l’occupation-même. Pendant la journée, avec de jeunes psychologues et éducateurs, nous traitions les enfants palestiniens souffrant de troubles psychologiques. Le soir, je visitais des familles de martyrs. Et chaque nouvel « assassinat extrajudiciaire », chaque nouvelle incursion de soldats israéliens défaisaient comme Pénélope, les liens que nous tentions de renouer le jour. Merveilleux les programmes people-to-people, cherchant à rapprocher Israéliens et Palestiniens. Courageux les orchestres conjoints, les écoles mixtes et tout ce qui peut faire tomber l’incompréhension et la haine. Mais tant qu’il n’y aura pas une solution politique au conflit, la haine rejaillira. Et avec elle, les roquettes, les attentats-suicides et le cycle infernal de la violence. Les tirs de roquettes sont inefficaces, contre-productifs et condamnables. Mais ils ne sont que la réponse maladroite et imprécise des assassinats ciblés qui à l’intérieur-même de Gaza depuis des années traquent les activistes islamistes en entraînant de nombreux « dégâts collatéraux ». On les présente, ces assassinats extrajudiciaires, comme des frappes préventives. De quelle sorte de justice ressortent-ils ? La trêve du Hamas a été rompue après l’assassinat de trois Palestiniens. Faut-il s’en étonner alors que la même trêve, respectée depuis des mois, n’a jamais permis de desserrer l’étranglement de Gaza ? Faut-il s’étonner qu’aujourd’hui la population de Gaza se range derrière le Hamas ? Toute la région est devenue une zone de non droit et la communauté internationale se tait, divisée. Quand je voyais monter hier soir la fumée des incendies de Gaza, je pensais à cette souffrance, à ces cris, à ces morts et surtout à la haine qui allait, une fois de plus s’attacher à ces ruines, plus tenace que la vie. Sans doute, quand tout sera détruit, y aura-t-il une conférence des donateurs, un grand barnum caritatif de la reconstruction. L’Europe sera généreuse une fois de plus. Mais trop tard. La vraie générosité est politique. Et là, l’Europe a été lâche.

Quand en novembre dernier, j’ai rencontré à Damas les leaders libanais du Hamas(1), la situation était déjà tendue. Ils croyaient encore possible une réconciliation Fatah-Hamas, mais en cas d’échec, ils affirmaient qu’ils n’hésiteraient pas à se confronter aux Israéliens. Sans doute pensaient-ils pouvoir entraîner avec eux d’autres forces, comme le Hezbollah et l’Iran. Après le long siège de Gaza qu’aucune trêve n’avait adouci, le Hamas, qui avait fait de la lutte contre l’occupation sa priorité électorale n’avait plus grand-chose à perdre. Les Israéliens souhaitaient, pour des raisons symétriques, la confrontation militaire en cette période de surenchère électorale. Le risque d’embrasement était devenu majeur. Et c’est dans ce contexte international explosif que brusquement, la présidence française accélère le upgrading politique d’Israël, sans y mettre de condition. Elle décide donc à l’avance de se priver d’un levier d’action sur un des protagonistes du conflit potentiel. Au lieu de rester neutre et donc forte, elle choisit son camp. On ne lui demandait pas d’opter pour le Hamas ! Mais en tant qu’Européen, on était en droit d’exiger de la présidence française, pour des raisons tant politiques qu’humanitaires, qu’elle ne sacrifie pas 500 Palestiniens(2) – la moitié des morts de la guerre israélo-libanaise de 2006- en affaiblissant de surcroît une Autorité Palestinienne déjà chancelante. On était en droit de demander à Bernard Kouchner, chantre de l’ingérence humanitaire, de ne pas accueillir Tipsi Livni à Paris, en l’embrassant sur les deux joues, sous l’œil des caméras- c’était indécent. En voyant brûler Gaza à la télévision, j’ai peur du gigantesque brasier de haine que cette offensive va déclencher, relançant du même coup un choc des civilisations.

Pour caler mon ordinateur en écrivant ces lignes, j’avais choisi un livre sur une pile. Je regarde le titre : Entretiens sur la poésie de Mahmoud Darwich. Je veux y voir un signe. Car l’espoir est presque aussi têtu que la haine. Presque.

(1) Les leaders libanais car Khaled Mechal était au Caire en vue des négociations
(2) Estimation des victimes au moment où ces lignes sont écrites