Véronique De Keyser

Députée européenne et conseillère communale à Liège

Vice-Présidente du Groupe Socialistes et Démocrates du Parlement européen

Faut-il ou non lier des accords commerciaux avec les pays qui bafouent les droits de l’homme ?

24 janvier 2010

Blog du 24 janvier 2010. Un accord commercial avec la Colombie ? Faut-il ou non lier des accords commerciaux avec les pays qui bafouent les droits de l’homme ? Difficile de dire non alors que rares sont les pays dans le monde peuvent prétendre être des états démocratiques : si la Chine pratique encore la peine de mort on oublie souvent que deux membres du G8, les Etats-Unis et le Japon, sont dans le même cas. Donc, l’affaire n’est pas aussi simple. Mais faut-il offrir à des pays où les violations sont graves et subsistent, un statut privilégie dans ces accords ? Rien n’est moins sûr. Là encore l’Union européenne n’est pas claire, alors qu’elle a contractualisé le respect des droits de l’homme dans ses accords de partenariat. Mais Israël continue, malgré l’occupation, le Mur hors des frontières de 67, les colonies illégales, à bénéficier d’un statut préférentiel sans réaction de l’Union, quand d’autres pays comme la Guinée Conakry se voient justement sanctionnés pour les crimes qu’ils commettent. Difficile de ne pas parler de deux poids et deux mesures.

Les déclarations de Karel De Gucht lors de son audition laissent présager une plus grande fermeté dans le modèle européen -c’est-à-dire, un commerce plus «équitable»- et le test sera probablement l’accord de libre échange avec la Colombie qui est en gestation. Cet accord soulève déjà les passions. En effet, chaque années en Colombie des centaines de syndicalistes sont assassinés, des étudiants sont poursuivis, arrêtés, disparaissent. Le sale boulot est fait par des milices paramilitaires qu’on dit proches du pouvoir. Des rapports accablants des ONG, du Bureau International du Travail confirme la dangerosité du pays. Et pourtant la popularité du Président est telle qu’il songe à briguer un troisième mandat ! A ce jour, ni le Canada, ni les Etats-Unis n’ont voulu signer un tel accord, pour les motifs évoqués. Mais la présidence espagnole, qui vient de commencer, l’a mise à son agenda. D’où un certain émoi chez les députés européens. Karel De Gucht, le nouveau commissaire désigné au commerce a été interrogé sur ce point. Il a décrit la stratégie qu’il comptait observer : travailler rapidement la partie technique de l’accord mais ne pas le parapher ou le signer avant d’obtenir des garanties d’amélioration des droits de l’homme, notamment le respect des droits sociaux et politiques. On se rappellera qu’un accord avec la Serbie a ainsi été paraphé mais non signé par l’Union, en attendant que les criminels recherchés par le Tribunal pénal international soient livrés à ce dernier et que la Serbie collabore avec le TPI. On voit donc se dessiner une doctrine nouvelle de l’Union: la combinaison de sanctions, avec des incitants positifs de type«si vous faites des efforts, je vous lâche ça». La Colombie clame haut et fort qu’elle est sur la bonne voie, qu’elle fait des efforts…et que le nombre des syndicalistes tués diminuent! C’est un peu vrai mais c’est à peine vrai. Les morts continuent à succéder aux morts. Il n’est pas sûr que cette très légère amélioration convainque les députés du bien fondé d’une signature de l’accord. Et si Karel De Gucht a plu aux députés et remporté haut la main son audition, c’est qu’en dépit d’une idéologie libérale qu’il revendique clairement, il a des valeurs humanistes et une franchise qui confine à la brutalité. Dans un cénacle européen qui a l’habitude de lisser son discours au risque d’endormir le citoyen -mais un citoyen qui dort est moins dangereux qu’un éveillé!- «le ton» de Gucht tranche agréablement. J’imagine qu’il aura en tête toutes les données de ce casse-tête diplomatique quand il traitera le dossier colombien. Rappelons tout de même que depuis le Traité de Lisbonne les députés ont la co-décision en la matière : pas de signature sans leur accord. Pour ma part je me rendrai en mission en Colombie pour faire le point durant le mois de février. En attendant, j’étais toute heureuse que le jury Solidar que je présidais la semaine dernière à Strasbourg, octroie son prix international aux syndicalistes colombiens. Le prix européen est allé à une association de protection des Roms en Europe (un autre problème de discriminationbrûlant !). Les deux personnalités qui se voient récompensées pour leur parcours de vie sont l’ex-premier ministre hongrois, père de l’effondrement du rideau de fer dans son pays et Pierre Mauroy, socialiste français bien connu. Tous ces prix seront remis le 3 février à Bruxelles au Parlement européen.

Blog n°2, 18 décembre, aéroport de Copenhague

18 décembre 2009

La longue attente commence à l’aéroport. C’est vraiment un bordel. Et je ne sais pas s’il provient de la vague de froid, d’Obama, ou de la faible capacité de Copenhague qui est une petite ville adorable – mais peu faite pour les conférences mondiales. Beaucoup d’avions sont retardés, la plupart ont changé de terminal et comme ma compagnie, Brussels Airlines (non je n’ai pas de billet gratuit!) n’a pas en permanence un check-in ouvert, on attend l’ouverture des heures durant dans le hall sans savoir si on est au bon endroit.

Mais revenons à la conférence. Dans le blog de 10h10, j’ai parlé des fou-rire (le pluriel existe? J’appelle au secours Bernard Pivot?!). C’était juste une petite touche pour dire que si même on est tous braqué sur la politique – Qu’est-ce que Hilary a dit? Qu’est-ce qu’elle a voulu dire. Et Chavez? Et Brown? Quel tour de prestidigitation nous prépare ce clown de Sarkozy (en zo voort comme le dirait Leterme)? Et bien, au-delà de tout ça il y a autre chose. Dieu? J’hallucine. Non pas Dieu bien sûr, ni son jumeau, mais tout simplement des émotions. Et ça fait du bien. Hier soir par exemple, après la conférence, notre merveilleuse députée suédoise Marita nous invitait à l’Agence Européenne de l’Environnement tout près de l’hôtel. Un arrêt de métro plus loin (remarquez le progrès: je calcule désormais en arrêt de métro et non en prix de taxi). Randonnée à pied, dans la neige. Et là, j’eu eu droit à deux discours bouleversants. Qui hélas n’ont même pas été enregistrés. Poul Rasmussen, ex-premier ministre danois (et président du PSE) et Prescott, ex-ministre britannique, négociateur du protocole de Kyoto. De quoi parlaient ces discours. Tout bêtement de solidarité, d’emplois décents, d’humanité. Mais ce qu’il y avait de bouleversant c’est que ces deux hommes, unis dans une même passion de justice sociale, étaient tout sauf des has been. Ils étaient exactement ce que la jeunesse veut entendre. Il y avait longtemps que je n’avais eu les larmes aux yeux devant un discours politique. C’est vrai que hier soir, en écoutant Prescott, en voyant son visage se transformer, devenir soudain celui d’un très jeune homme visonnaire , avec l’avenir devant lui, je pensais: la jeunesse n’a pas de frontière. Certainement pas celle de l’âge. Des hommes comme ça ont l’espoir au ventre. J’ai parfois la même impression en écoutant Gisèle Halimi me parler des femmes. Ou Leila évoquer la Palestine. Ca c’est plus que de la politique. Ou bien, c’est peut être justement ça la Politique: un espoir fou qui brûle les frontières. En style facebook je dirais « Véronique aime ça ».

Copenhague, 18 décembre, 10h10.

18 décembre 2009

Je suis coincée à l’hôtel car je pars dans la journée et que l’aller retour au Bella Center où se déroule la conférence est devenu impossible. Tout est bouclé, la vie à Copenhague s’est momentanément figée dans la glace: Obama arrive. Hélicoptères, sirènes, stupeur et tremblement… Et pourtant, sans doute, il ne va pas bouleverser le paysage. Ce sommet est une déception. Ce n’est pas la peine de laisser tomber les bras et il faut maintenir la pression entre Copenhague et la prochaine conférence à Mexico- il fera plus chaud qu’ici! La seule avancée, c’est celle d’Hilary Clinton hier, mais elle ne fait que rejoindre ce qui avait déjà été voté au Parlement européen: une promesse de 100 milliards (mais attention, chez Hilary c’est 100 milliards de dollars et chez nous c’était 100 milliards d’euros!) pour les pays en développement frappés à la fois par la crise climatique et par la crise financière. Pour le G77 dont j’ai déjà parlé c’est une bonne nouvelle. Pour le reste il y aura sans doute deux textes: l’un qui serait un prolongement de Kyoto (que réclamait le G77), l’autre, une déclaration dans l’orbite de la Convention cadre des nations Unies sur le changement climatique. Et c’est cette dernière devrait être retravaillée pour aboutir finalement, si la volonté politique est là, à quelque chose de contraignant à Mexico à la fin de l’année prochaine. L’échec prévisible ne laisserait pas un vide, puisqu’on continuerait Kyoto entretemps. Mais je rappelle que Kyoto ne vise que 30% des émissions et que ni la Chine ni les USA n’en font partie. Cela ne veut pas dire qu’entre temps l’Europe ne peut pas miser encore davantage sur des législations fortes à l’échelle européenne, comme elle l’a fait jusqu’ici, mais elle n’aura pas réussi à entrainer ses redoutables partenaires. C’est ce qui est le plus probable à l’instant où j’écris ces lignes, à 10h10 exactement.

Pour le reste l’organisation de la Conférence à été effroyable. Hier, des centaines de participants assistaient aux débats et rencontres avec manteaux et moufles, car il soufflait un vent glacial à l’intérieur de ce vaste campement. Dehors, des ONG courageuses continuaient à manifester contre leur éviction. Une de nos assistantes s’est présentée pendant trois jours, des heures durant et sans succès pour obtenir une accréditation. Elle ne l’a eue que hier, jeudi, et grâce à un subterfuge. Mais attention, c’est l’ONU et non pas le Danemark qui était responsable de cette organisation interne. En revanche, la répression musclée des manifestations externes, là c’est bien le Danemark. Bref, dur politiquement, dur climatiquement et chaotique sur le plan organisationnel. Mais comme d’habitude, dans l’équipe des députés les fou-rire continuaient, on avait le moral, l’agenda chargé des rencontres roulait à la perfection, et les fonctionnaires qui nous accompagnaient -qu’on appelle affectueusement nos baby-sitters tant nous sommes des incapables- ont été merveilleux. Un peu de tendresse dans un monde de brutes !

Billet de Copenhague

17 décembre 2009

Mercredi 16 décembre 2009. Un mot pour décrire l’atmosphère des débats aujourd’hui à Copenhague : la folie ! Le tournis. Les ONG manifestent devant un centre de conférence blindé comme un coffre fort, faute de pouvoir y pénétrer et les heurts avec la police sont musclés – bonjour l’image de marque de la rencontre conviviale ! Connie Hedegaarde, la ministre danoise qui présidait la conférence, rend son tablier et passe la main des négociations à son Premier Ministre, laissant derrière elle les pays en développement frustrés et mécontents. A six heures ce soir aucun texte ne pouvait servir de référence à des négociations à venir alors que bien des versions différentes avaient circulé. Et pourtant ! Et pourtant elle tourne, aurait dit Galilée. Et pourtant elle se réchauffe nous disent les scientifiques preuves à l’appui ! Il est difficile, vu les innombrables cris d’alarmes qui ont alerté le monde, qu’un dirigeant ose rentrer chez lui les mains vides en disant : «Pas de conclusion. Pas d’accord ambitieux. Pas d’accord contraignant. Les eaux vont sans doute monter. Votre lopin de terre peut disparaître. Mais je n’ai rien pu faire.» Difficile à imaginer car un échec à Copenhague mettrait la planète en danger.

L’accouchement se révèle donc difficile mais le travail a commencé. De nombreux témoignages poignants en séance plénière, comme ceux des chefs de gouvernement d’iles en voie de disparition. Cri d’alarme du Président des Maldives et de celui de la Micronésie dont les terres risquent d’être englouties. Ensemble. Combien de fois n’ai-je pas entendu ce mot aujourd’hui : ensemble. Together. C’est ensemble qu’il faut sauver la planète. Personne ne comprendrait aujourd’hui qu’un état, si puissant soit-il, joue cavalier seul. Ni la Chine, ni les Etats-Unis qui n’ont pas signé le protocole de Kyoto. Certes le G77, c’est-à-dire le groupe des pays en développement, accorde difficilement sa position à celle de l’Union européenne. La distance politique prise par le G77 s’explique en partie pour des questions de procédure. Connie Hedegaarde, présidente de la Conférence jusqu’à cet après-midi, aurait consulté précocement, pour accélérer les négociations, certains pays industrialisés lors de réunions informelles. D’où un sentiment d’exclusion des pays en développement. Mais plus profondément ces pays ne voient pas toujours pourquoi ils devraient participer à l’effort commun, alors qu’ils sont victimes d’un mode de production et de consommation qui leur est étranger. Quand Chavez lance du haut de la tribune cet après-midi «7% des pays les plus riches de la planète sont responsables de 50% des émissions de CO2», il se fait applaudir frénétiquement par les pays les plus pauvres. Surtout quand il ajoute : «Le fantôme qui hante ces lieux, c’est le capitalisme».

C’est pourquoi, même avec un accord financier favorable aux pays les plus pauvres du G77 pour permettre une adaptation des pays en développement aux défis du changement climatique, nous ne les mettrons pas dans notre camp sans introduire, dans nos relations diplomatiques, un sentiment de confiance et d’égalité. Sans quoi, ils se contenteront de nous présenter l’ardoise, sans participer à l’effort commun. Pour moi, le plus grand enjeu de Copenhague c’est sans doute celui là. L’avenir va-t-il voir le fossé entre le Nord et le Sud s’agrandir, ou allons-nous ensemble lutter contre le changement climatique ? Avec bien entendu, nos différences et nos moyens respectifs. Le G77 est loin d’être un groupe homogène puisqu’il regroupe des pays aussi différents que la Chine ou les Maldives. Aujourd’hui ce groupe se raccroche au protocole de Kyoto, contraignant certes, mais qui ne concerne que 30% des émissions de CO2 et est boudé par de grands acteurs comme la Chine et les Etats-Unis. Kyoto est totalement insuffisant aujourd’hui. Il nous faut donc un accord ambitieux, contraignant et partagé par tous. L’accouchement va être difficile, le bébé se présente mal, mais le monde entier retient son souffle. C’est bientôt Noël à Copenhague et il neige déjà : on croise les doigts en espérant un petit miracle.

Rapport de mission délégation S-D à Washington du 27 au 31 octobre 2009. Notes personnelles de Véronique De Keyser.

25 novembre 2009

OBJECTIF DE LA MISSION

Composée exclusivement de membres du Groupe S-D, la délégation était de haut-niveau et comprenait, outre le staff, plusieurs Vice-présidents du Groupe, un président de commission et des coordonnateurs. L’objectif: établir des relations transatlantiques plus suivies avec des membres démocrates du Congrès américain et différents think tanks. La première partie du voyage s’est déroulée à New-York, à l’ONU, la seconde partie à Washington. Je n’ai pu, à cause d’engagements politiques pris antérieurement, participer aux rencontres de New-York : j’ai rejoint directement la mission à Washington. Ces notes personnelles se borneront donc aux rencontres de Washington.

Trois thèmes ont été abordés de façon récurrente :

- le changement climatique et le futur sommet de Copenhague,

- les questions de sécurité et défense, l’Afghanistan, les relations avec la Russie et la sécurité énergétique,

- la crise financière.

Ces thèmes ont été abordés avec en toile de fond l’analyse des marges de liberté dont dispose à l’heure actuellement le Président Obama.

COPENHAGUE ET LES MARGES DE LIBERTE DONT DISPOSE BARAK OBAMA

a) Les marges de liberté. Elles sont faibles. Si plus de la moitié de la population soutient son Président, ce dernier est conspué en permanence par une droite et une extrême très dure qui contestent sa légitimité élective. Les rumeurs de falsification de son acte de naissance -il ne serait pas né aux Etats-Unis mais aurait falsifié le document- loin de se dissiper continuent à être agitées par des extrémistes et troublent de nombreux citoyens. L’opposition qu’il affronte est prête à tous les coups bas et la bataille est rude. A côté de cela, la Health Care Bill actuellement en discussion au Congrès menace directement les intérêts des assurances privées(1). Ces dernières font un lobby agressif pour empêcher son adoption et prédisent un désastre si les soins de santé tombent dans le secteur public. Dans le même temps, face à la crise financière, Barak Obama tente d’assainir le système sans oser réellement s’attaquer à Wall Street : il sait que s’il va trop loin, la riposte du système financier pourrait lui être fatale.

C’est dans ce climat tendu que se discute aujourd’hui la Bill sur le changement climatique. Cette Bill n’est pas prioritaire par rapport à d’autres thèmes chauds (Health Care, crise financière, Afghanistan). Elle a de l’importance aux yeux des Congressistes, certes, mais sans urgence réelle. Pour être adoptée, elle doit encore franchir le cap du Sénat. Le 26 juin dernier, non sans compromis et affaiblissements de son contenu initial, elle a réussi à passer à la Chambre où les Démocrates ont une très courte avance sur les Républicains (219/212) mais au Sénat les deux grands partis sont à égalité (49/49). Deux indépendants feront la balance : les sénateurs Billie Sanders et Joseph Lieberman. Ils votent en principe avec les démocrates et leur assurent ainsi une très courte majorité simple mais il faut 60 votes pour la Bill sur le changement climatique et nul ne sait donc comment le Sénat se comportera. De plus, les contraintes institutionnelles rendent peu probables un vote au Sénat avant le printemps prochain.

Obama risque donc bien de se rendre à Copenhague les mains vides -s’il y va ! Il ne pourra pas non plus signer un nouveau Traité, car là, il lui faudrait une majorité qualifiée de 67 sénateurs au Sénat, ce qui semble hors d’atteinte pour l’instant. Le joker qu’il a dans la manche est d’obtenir des avancées substantielles sur le climat avec la Chine et l’Inde : il y travaille ferme. Pour le reste, il faudra sans doute se contenter à Copenhague d’un agrément commun sur des objectifs généraux. Cet agrément ne serait pas un discours creux vu que le débat législatif est bien lancé aux Etats-Unis, mais ce n’est pas encore un nouveau Kyoto. Si l’Europe place la barre trop haut, elle risque bien d’être déçue et un déchaînement médiatique parlant d’échec affaiblirait encore la position d’Obama. Si au printemps la Bill ne passe pas au Sénat, il reste au Président la possibilité d’atteindre des objectifs de réduction des émissions de CO2 en utilisant la EPA, l’Agence pour la Protection de l’Environnement. C’est une option nettement moins ambitieuse mais sûre.

b) Le contenu de ce qui a été adopté à la Chambre. Le contenu de la Bill, l’American Clean Energy and Security Act (H.R. 2454) passé le 26 juin dernier à la Chambre, peut se résumer comme suit :

- d’ici 2020, 20% de la demande en électricité doit pouvoir être assurée par un mélange d’énergie renouvelable et d’augmentation de l’efficacité énergétique,

- l’investissement dans les énergies propres et l’efficacité énergétique sera de 90 billions dans de nouveaux investissements d’ici 2025; l’investissement dans la capture du carbone sera de 60 billions; dans la voiture électrique ou d’autres formes de techniques avancées pour véhicule de 20 billions; plus 20 billions encore en recherche et développement,

- de nouveaux standards pour préserver l’énergie seront appliqués aux nouveaux buildings,
les réductions de carbone des sources principales d’émission aux Etats-Unis seront de 17% d’ici 2020 et de 80% en 2050, par rapport à l’indice de 2005,

- des mesures de protection des consommateurs contre l’accroissement du prix de l’énergie seront prises. Des estimations tant de l’Agence de Protection de l’Environnement que de l’Office du Budget du Congrès considèrent que la nouvelle législation ne coûterait pas plus aux ménages qu’un timbre par jour- ou cinquante cents. Néanmoins, il y aura une protection pour les industries les plus vulnérables.

On le voit cette législation est prudente et peu visionnaire. Elle mise sur l’accroissement de l’efficacité énergétique, plutôt que sur la baisse des émissions. De plus, le marché des «permis de polluer» explose littéralement en bourse et pourrait bien, selon certains de nos interlocuteurs, devenir une bulle spéculative à haut risque. Ce sont en effet les banques qui achètent les permis d’émissions plus que les industries ; elles font grimper les prix, se saisissent de ce nouveau marché financier très rentable et la spéculation sur le changement climatique bat déjà son plein.

L’AFGHANISTAN, LA RUSSIE, LA SECURITE ENERGETIQUE

a) L’Afghanistan. Continuellement attaqué sur ce front, Obama tarde à prendre position. Le renfort de 45.000 hommes que lui demandent ses chefs militaires est particulièrement impopulaire et a peu de chances de passer au Congrès. Le livre qui se vend le mieux à Washington pour l’instant est un livre de Goldstein qui retrace l’engrenage fatal qui a conduit à l’échec du Vietnam. Il est déjà épuisé en librairie. En fait deux stratégies s’offrent au Président, l’une entièrement tournée vers la guerre à Al Qaida, l’autre vers la population afghane. La première reviendrait à masser les troupes à certains endroits stratégiques du pays pour déclencher des raids de grande envergure sur les Talibans supposés abriter Al Qaida, la seconde consisterait à déployer les troupes dans le pays en travaillant sur des objectifs à la fois civils et militaires, tournés vers la population. Le paradoxe, révélé par des députés démocrates au cours de notre visite, c’est que cette dernière option, traditionnellement celle des Démocrates, est devenue celle des Républicains. Ce sont les Républicains qui aujourd’hui accusent Obama de ne pas faire assez pour les droits de l’homme, la pauvreté etc. en Afghanistan et les Démocrates qui tentent tant bien que mal de défendre l’option militaire. Tous nos interlocuteurs ont décrit leur impuissance à trouver une solution à cet imbroglio. Beaucoup, mais pas tous, accusent l’Europe de laisser toute la charge de cette guerre aux Etats-Unis sans prendre leur juste part.

b) La Russie. Sur la question de la Russie, manifestement les relations diplomatiques US sont plus satisfaisantes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient sous G.W. Bush : le RESET d’Hillary Clinton a l’air de fonctionner. La question de désarmement et de la non prolifération du nucléaire sont grandement facilitées par le fait que l’armement des Russes -et notamment les missiles- arrive en fin de vie et que le renouvellement total serait prohibitif. Mais nos interlocuteurs lient une sorte de confiance retrouvée avec la Russie à une plus grande latitude pour faire entrer de nouveaux partenaires dans l’Otan, ou dans l’Union Européenne, comme par exemple l’Ukraine, voire même la Géorgie sans que cela ne suscite l’ire russe. Ce qui n’est certainement pas l’opinion de la majorité des Européens. De nombreuses discussions ont porté sur l’Ukraine, ses problèmes internes et le transit énergétique qu’elle assure dans la plus grande opacité. La question de Nabucco, versus les gazoducs de North Stream et South Stream a également fait l’objet de discussions contradictoires. Nos interlocuteurs poussaient très fort pour l’option Nabucco pour éviter toute dépendance par rapport à la Russie, la délégation socialiste et démocrate étant beaucoup plus circonspecte et ne voyant dans Nabucco qu’une option parmi d’autres, la première interrogation portant d’ailleurs sur les sources d’approvisionnement de Nabucco.

Pour rappel, quelques explications techniques sur le projet Nabucco. Après la crise russo-ukrainienne de 2006, l’Union européenne a placé Nabucco sur la liste de ses projets prioritaires. Avec une longueur de 3 300 km et un coût estimé autour de 7,9 billions, la construction du pipeline devrait commencer en 2010 et finir en 2014 avec une capacité de 30bcm. Ce gazoduc a pour objectif de fournir l’Europe de l’Ouest en gaz venant d’Asie centrale, de la Caspienne et du Moyen Orient, en évitant complètement le territoire russe. Le gazoduc irait de Erzurum en Turquie, à travers la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie jusqu’à Baumgarten en Autriche. Près de Erzerum, il devrait être connecté avec le gazoduc Tabriz -Erzerum et avec le gazoduc du Sud Caucase, connectant Nabucco avec le gazoduc Trans-Caspienne. La principale source d’approvisionnement de Nabucco serait la nappe de gaz de Shah Deniz en Azerbaïdjan. L’accord devrait porter sur 8 bcm de gaz naturel par an. Un projet d’accord non concrétisé existe également avec le Turkménistan : il serait de 10bcm par an. A long terme, le Kazakhstan pourrait également participer à l’approvisionnement. L’ambition de Nabucco est de devenir la quatrième source d’approvisionnement en importance au niveau européen, avec une capacité de 30 bcm. C’est le dessin d’un projet emmené par le groupe autrichien OMW, projet qui inclut à part égale les Hongrois (MOL) les Roumains (Transgaz) les Bulgares (Bulgargaz) les Turcs (Botas) ainsi que les Allemands (RWE). La France avait tenté d’y entrer avec Gaz de France, mais fut rejetée par la Turquie en 2007. C’est un Néerlandais, l’ex-ministre des Affaires Etrangères Jozias van Aartsen, qui coordonne le projet pour la Commission.

Mais il reste un large débat sur les sources d’approvisionnement de Nabucco. A ce jour, il pourrait n’y avoir en 2015 que seulement 3bcm venant d’Azerbaïdjan, mais aucun accord n’est encore signé avec Baku. Le gaz du Turkménistan comme celui du Kazakhstan requièrent la construction d’une infrastructure -la Trans-Caspienne- sous la mer Caspienne, ce qui pour l’instant n’est pas réaliste. Il y a des doutes sur la capacité du Turkménistan à remplir son engagement de 10 bcm, vu les engagements pris par ce pays envers la Russie et la Chine. L’Irak et l’Iran sont également pressentis, mais les incertitudes politiques restent grandes dans ces pays. Il pourrait y avoir de nouvelles découvertes en Egypte mais c’est aléatoire. Et finalement on en arrive à une conclusion paradoxale : les sources d’approvisionnement les plus sûres du pays que Nabucco veut très expressément contourner à savoir la Russie !! C’est pourquoi, sans s’attarder sur l’analyse technique ci-dessus, nous avons plaidé avec nos interlocuteurs pour un réseau inter-connecté de gazoducs en Europe, qui inclurait aussi Nabucco mais n’en ferait pas un instrument privilégié symbolisant la défiance vis-à-vis de la Russie.

LA CRISE FINANCIERE

Les titres des journaux américains sont plutôt optimistes : la crise financière prendrait fin. Avec 18 mois de récession (de décembre 2007 à juin 2009) ce serait la plus longue connue par les Etats-Unis depuis les années trente. Mais si l’activité financière se relève, le chômage persiste et des dommages structuraux affectent durablement l’économie. Le secteur du logement et de la construction commence très, très lentement à se redresser. Les ventes automobiles ont repris en 2009 grâce aux incitants gouvernementaux, mais attention, beaucoup de mesures temporaires prises pour relancer l’économie viennent à expiration. Ces timides progressions pourraient donc bien faire long feu. Les pertes d’emplois -licenciements, fermetures d’entreprises, faillites etc.- diminuent, mais le taux de chômage grimpe toujours d’où une très grande anxiété chez les Américains. On parle d’un taux officiel de chômage de près de 10% (9,8) ce qui compte tenu de la segmentation du marché du travail (beaucoup de temps partiels, d’emplois précaires de quelques heures par semaine) pourrait cacher un taux réel de 17%. Le pouvoir d’achat est donc globalement faible, ce qui entraîne, en un cercle vicieux, le ralentissement de la reprise économique. Les banques reprennent du «poil de la bête», mais n’entendent pas financer facilement le crédit à la consommation pas plus qu’elles ne semblent prête à investir dans l’économie réelle : la reprise de l’économie ne peut donc pas se faire, ni par des investissements, ni par une relance de la consommation. Les profits purement spéculatifs engendrés par les transactions financières sont bien plus attractifs pour les banques et les bonus indécents accordés aux agents de change (traders) sont là pour en témoigner. Le risque, vu l’urgence de l’emploi à court terme et la pression d’une population aux abois, serait de faire l’impasse sur une profonde réforme financière et de retourner au business as usual. Nous avons demandé à nos interlocuteurs, et notamment au sénateur Sanders (un des deux Indépendants au Sénat qui n’hésite pas à se dire socialiste, ce qui dans la bouche d’un citoyen américain est généralement péjoratif), pourquoi Barak Obama ne se montrait pas plus ferme sur ce chapitre ? Sa réponse était sans ambiguïté. Obama a pu compter largement sur Wall Street pour sa campagne électorale et le secteur financier est un de ses alliés naturels. Ce secteur n’hésite d’ailleurs pas à rappeler au Président qu’en cas de contrainte trop grande sur son fonctionnement, il n’hésitera pas à délocaliser dans le Sud Est asiatique. Une taxe sur les transactions financière est possible; cette option a spontanément été avancée par différents interlocuteurs mais dans un contexte particulier : comme source de financement à l’adresse des pays en développement, touchés à la fois par la crise financière et par le changement climatique.

Trois jours après notre départ se tenait à Washington le Sommet EU-US (15352/09-Press 316) voir http://consilium.europa.eu/Newsroom. La plupart des thèmes évoqués durant nos entretiens a été reprise. La disponibilité de nos interlocuteurs durant ce séjour a été étonnante, de même que leur sincère intérêt pour le Traité de Lisbonne, alors même que tous étaient sous pression. Faut-il rappeler que la Chambre discutait âprement le système de santé et que le Sénat traitait du changement climatique ? L’accueil réservé au socialistes et démocrates européens était chaleureux mais avec un message qui sonnait comme un avertissement : Barak Obama se tourne vers l’Europe parce qu’il espère qu’après le Traité de Lisbonne elle parlera davantage d’une seule voix et saura prendre les décisions qui s’imposent (Afghanistan ??). Si tel n’est pas le cas, il se passera de l’Europe !

(1) La Health care Bill a passé avec succès le cap de la Chambre des Représentants samedi 7 novembre 2009, après notre voyage. C’est un second succès non négligeable de Barak Obama, le premier étant incontestablement celui de la législation sur le changement climatique fin juin 2009.

Liège, le 8 novembre 2009. Notes personnelles de VDK. Le rapport officiel et complet de la mission interviendra ultérieurement.

Un Pôle Nord propre et démilitarisé

2 avril 2009

Un rappel rapide sur l’Arctique, afin que chacun comprenne les enjeux du débat. Au pôle Nord, le réchauffement climatique aiguise les appétits pour le contrôle des richesses de la zone. Le dégel va faciliter l’exploitation d’énormes réserves en pétrole et en gaz et permettre le passage d’une voie maritime entre l’Est et l’Ouest, faisant gagner des milliers de kilomètres aux navires de fret désastreuse pour l’environnement. La revendication à la souveraineté sur la zone des cinq pays frontaliers, le Canada, le Danemark, la Russie, les Etats-Unis, la Norvège entraîne une tension perceptible. Le ministre canadien des Affaires Etrangères annonçait cette semaine : « La souveraineté du Canada sur les terres et les eaux de l’Arctique remonte à loin; elle est bien établie et fondée sur un titre historique » et encore « le gouvernement du Canada a aussi promis une surveillance politique et une présence militaire accrue dans les eaux arctiques canadiennes ». Ces paroles font écho à la déclaration du Kremlin de « déployer des forces militaires dans l’Arctique pour défendre ses intérêts. »

A ce jour la régulation de cette zone stratégique ressort de la convention de l’ONU sur le droit de la mer signée par 150 pays le 10 décembre 82. Elle prévoit que les états côtiers exercent le contrôle sur une zone allant jusqu’à 200 miles de leurs côtes et disposent des droits d’exploitation des ressources des fonds sous-marins, mais cette zone peut être étendue si les Etats peuvent prouver que leurs plateaux continentaux s’étendent au-delà des 200 miles. Et ils ont jusqu’à mai 2009 pour déposer une requête en ce sens auprès de l’ONU. La Russie a pris les devant dès 2001. D’où l’agitation actuelle.

Pour mon groupe, vu les enjeux énergétiques, environnementaux et militaires, la convention du droit de la mer n’est pas suffisante pour l’Arctique. Le pôle Nord est un patrimoine mondial qui doit être préservé par une charte contraignante et dans laquelle l’Union européenne doit jouer un rôle moteur. Nous voulons un pôle Nord propre et démilitarisé.